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Réflexions d'un frère siamois
ou la peur du bistouri Ces réflexions semblent être en effet celles d'un intellectuel canadian qui, depuis un certain 30 octobre, vit dans la frousse de voir un jour - à cause des méchants séparatistes - mourir l'idéal qu'il se fait du Canada. Et qui cherche à propager son effroi.
Claude G. Charron Membre des IPSO (Intellectuels pour la souveraineté)
John Saul est un écrivain canadien-anglais qui a publié Les Bâtards de Voltaire en 1993, Le compagnon du doute et La civilisation inconsciente en 1997: chaque fois que John Saul a vu un de ses essais publiés en français, ce prolifique écrivain a été unanimement salué dans nos médias comme étant la plus puissante des voix au Canada anglais à s'élever contre les ravages de l'idéologie néolibérale. Il semble bien que, cette année encore, on ne fera pas exception à la règle. Le quatrième essai de Saul: Réflexions d'un frère siamois,possède pourtant tous les ingrédients pour briser cette belle unanimité. Ces réflexions semblent être en effet celles d'un intellectuel canadian qui, depuis un certain 30 octobre, vit dans la frousse de voir un jour - à cause des méchants séparatistes - mourir l'idéal qu'il se fait du Canada. Et qui cherche à propager son effroi.
Saul commence par nous démontrer comment Canadiens anglais et Québécois sont du pareil au même, du moins culturellement, et que ce pareil au même les démarque inexorablement des Américains et des Européens. C'est ensuite à partir de cet argument que Saul conclura que Canadiens anglais et Québécois sont politiquement enserrés dans des liens qui ne peuvent être rompus sans qu'en quelque sorte il y ait - pour paraphraser une de ses idoles - «crime contre l'humanité». Voilà pourquoi apparaît cette image du frère siamois qu'on peut difficilement séparer sans risquer la mort d'un ou des deux rejetons.
Analysons d'abord la validité de l'argument culturel de Saul. L'écrivain prétend que notre commune myopie quant à nos similitudes viendrait de cette relation de colonisés culturels qu'encore trop de Canadiens et de Québécois entretiennent avec leur mère-patrie respective. Nous, simples profanes, n'aurions pas encore saisi toute la distance que, par leurs oeuvres, nos grands écrivains auraient pris par rapport aux écrivains britanniques, américains et français. Nous n'avons pas encore non plus saisi toute la «nordicité» de leurs oeuvres. Et toute l'influence des autochtones sur notre littérature. Et, en ce sens, Lucien Bouchard serait «un politicien colonial du XIXe siècle» (page 82), parce que la collection des livres de la Pléiade recouvre les murs de son bureau et qu'il préfère faire l'éloge de Marcel Proust plutôt qu'un seul de nos écrivains.
Le ton est ainsi donné à l'essai. Anne Hébert devient une parmi les écrivains les plus chéris par Saul. Il cite neuf fois l'auteure du Tombeau des rois qui, paradoxalement, a longtemps vécu en France et a vu presque tous ses romans publiés aux Seuil! Saul préfère René-Daniel Dubois (!) qu'il cite six fois au grand Félix dont il ne fait aucune mention. Est-ce dû au fait que l'essayiste torontois se sent incapable de vanter les mérites de L'alouette en colère? Il est vrai que cette chanson a été créée pendant la crise d'octobre pour protester contre l'inutile emprisonnement de quatre cents personnes travaillant pour une société plus équitable. Félix Leclerc décida alors de se commettre. Et pour combattre la politique de qui? Un "des trois grands réconciliateurs" de l'histoire du Canada, issu des Réflexions de notre frère siamois...
Recherchant, dans nos oeuvres respectives, une commune nordicité et l'influence autochtone, Saul ne pouvait oublier l'auteur de Mon pays, c'est l'hiver et de Jack Monoloy. Il écrit: «bien qu'il les ait composées comme des crédos du nationalisme québécois, (ses chansons) ont aussitôt été reçues d'un bout à l'autre du pays comme si elles s'adressaient à la sensibilité, notamment des gens de l'Ouest» (page 152). Mais Saul a beau comparer Vigneault au plutôt effacé chanteur néo-écossais Stan Rogers, il reste qu'il gomme un fait indéniable: plus que tout autre poète, notre grand Gilles entretient des rapports plus que cordiaux avec ses cousins de l'Hexagone Et si Rogers connaît bien Bob Dylan et les Folk-singers, il ne sait tout probablement rien ni de Brassens, ni de Ferré, ni de Charlebois.
Saul va bien sûr occulter la chanson tout en crescendo de Vigneault qui parle de Tit-Jean qui va marier sa fille, de perrons, de clôtures, et qui se finit par le mot: liberté. Cela cadrerait mal avec la thèse qu'il défend et qui veut que le nationalisme québécois soit imprégné de ressentiment. On pourrait croire que Saul emprunte ce thème de la victimisation, de "c'est la faute aux maudits Anglais", à la William Johnson. Saul est trop subtile. Contrairement à Pitt Bill, il ne croit pas que ce soit seulement les Canadiens français qui s'attribuent le rôle de victimes; le Canada étant un pays de minorités, tout le monde serait la victime de l'autre. C'est ce qui en ferait sa complexité.
Cette volonté de montrer un Canada complexe pousse Saul à simplifier du même coup l'histoire du Québec. Le fréquent amalgame qu'il fait entre Mgr Ignace Bourget et l'école de Montréal en est la preuve. On comprendra que, dans son besoin de sauver son pays, Saul préfère les historiens de Québec, tels les Ouellet, Hamelin et Trudel qui, contrairement aux Séguin, Brunet et Frégault, soutiennent que la Conquête a été un bienfait et non une catastrophe pour les Canadiens français. L'écrivain torontois n'aime pas non plus Donald Creighton et il s'inscrit en faux contre ce qu'il appelle un des «mythes» de l'historien canadien anglais: «ce mythe qui attribue la création du Canada à la volonté de ne pas devenir américain appelle un corollaire: notre pays aurait été créé artificiellement d'est en ouest dans un effort pour bloquer le courant naturel qui circule de nord au sud» (page 90).
L'école de Montréal aurait subi l'influence du «nationalisme négatif» de Creighton. Saul veut en donner la preuve en citant Maurice Séguin: "Le Canada anglais a été bâti contre les États-Unis.» «Pour sauver son séparatisme artificiel vis-à-vis des États-Unis, le Canada anglais a dû enrayer le séparatisme naturel du Canada français.» (idem) Curieux paradoxe: Creighton et Séguin deviennent les tenants d'un nationalisme idéologique, alors que notre frère siamois se manifeste beaucoup plus apologétique qu'eux. La preuve: son idéalisation du tandem Baldwin-Lafontaine.
Nul ne contestera ici le rôle essentiel qu'a joué l'alliance des réformistes Louis-Hypollyte Lafontaine et Robert Baldwin dans l'avènement du gouvernement responsable au Canada en 1848. Elle était nécessaire pour briser la résistance des gouverneurs Thomson (1840-1841) et Metcalfe (1842-1845) ainsi que des conservateurs aussi entêtés que MacNab. Mais est-ce que Saul a raison de donner le titre de "politicien de la réconciliation" à Lafontaine quand, dans un laps de temps aussi court qu'un an après l'acquisition du gouvernement responsable, des anglophones fanatisés et de toutes classes sociales attentèrent à sa vie en trois occasions et incendièrent sa résidence par deux fois? Cause de cet excès de violence: la sanction d'un projet de loi jugé trop favorable aux Canadiens français.
Une loi pourtant anodine: elle avait comme objectif d'indemniser les victimes (et non les acteurs) des troubles de 1837-1838. Un décret avait permis une telle indemnisation quatre ans plus tôt au Canada-Ouest sans que personne ne crie gare. Mais, déjà en 1849, il y avait un peuple plus égal que l'autre en ce "Canada-Uni". Lors du débat en chambre, MacNab avait déclaré: "S'il en est ainsi, l'Union a complètement manqué son but. Elle a été faite dans le seul motif de réduire les Canadiens français sous la domination anglaise. Et on obtiendrait l'effet contraire." Contrairement à ce que pense Saul, c'est le Golden Square Mile qui gagne après 1849. La loi sur l'indemnisation ne sera pas révoquée, malgré l'incitation à l'émeute du 25 avril de The Montreal Gazette et l'incendie du Parlement qui s'ensuivit. Mais, le voeu de MacNab fut exaucé. Jusqu'en 1960, les Canadiens français devront se replier sur un nationalisme de survivance. Il leur faudra une très longue nuit de patience pour renverser un rapport de force qui s'était retourné pour très longtemps en faveur des marchands anglo-montréalais.
Fait surprenant, Saul ne fait aucunement mention de George Brown dans ses Réflexions. Personne pourtant ne conteste l'éminent rôle d'architecte que le successeur de Robert Baldwin à la tête des réformistes ontariens a joué dans les négociations qui ont mené au BNA Act. Il est vrai que les principes que Brown défendait n'étaient pas exactement ceux d'une réconciliation entre les deux "races". Il voulait en finir avec le principe de la double majorité qui donnait trop de pouvoirs aux Canadiens français. Il travaillera à corriger la situation. On sait dans quel sens. Quant à Lafontaine, il deviendra le Mulroney de l'époque, celui qui a trop cédé à ses compatriotes! Pendant plus d'un siècle, le Golden Square Mile érigera de nombreux et fastueux monuments en plein centre-ville de Montréal, à la gloire des conquérants de l'empire. Se fera plus discret, celui qu'on érigera à Lafontaine, pourtant le premier premier ministre du Canada. On le retrouvera dans l'est de la ville. En plein "quartier français".
Lafontaine, Laurier, Trudeau sont "les grands réconciliateurs" que nous propose Saul. Et, peut-être parce que le monsieur a la réputation de pourfendre le néolibéralisme tant décrié ici, tous les bien-pensants qui ont lu les Réflexions d'un frère siamois et qui ont eu la charge d'en parler dans nos médias se sont sentis obligés d'y aller à grands coups d'encensoir! Unanimité totale. Personne ne proteste quand Saul dénonce les référendums comme un geste antidémocratique. Il va jusqu'à écrire: "Mais un référendum, par définition, retombe vite dans les mécanismes de la peur." (page 235) On sait pourtant bien pourquoi cette phobie des référendums s'est si vite propagée au Canada anglais. Aucun de nos critiques ne semble s'être aperçu que Saul tourne le dos à ses grands principes anticorporatistes quand il fait l'éloge du fameux Love-in de Montréal, à la veille du référendum de 1995. Et qu'il se donne une mentalité de Grand Serbe quand, à l'instar de Conrad Black et de Diane Francis, il accepte comme une probabilité - voire une option souhaitable - la partition du Québec, si jamais les Québécois osaient briser "le plus meilleur pays du monde".
Ce qui a peut-être poussé nos recenseurs à tant faire l'éloge des Réflexions d'un frère siamois et de ne point en dénoter les faiblesses, est peut-être le fait que John Saul manifeste ici une grande érudition en ce qui concerne l'histoire politique et littéraire du Québec et du Canada. Il est cependant dommage que la vaste culture de l'auteur serve à faire de lui un soft pitt bill. Il serait pourtant utile qu'un auteur de son envergure serve de pont entre les autochtones, francophones et anglophones au Canada. Il aurait été utile par exemple qu'au lieu d'amalgamer Maurice Séguin à Ignace Bourget, il démontre aux Canadians, ses premiers lecteurs, que la phobie des Rouges a fait de l'ancien évêque de Montréal un allié objectif des grands "corporatistes", ces marchands anglais qui ont combattu et vaincu Papineau, en 1837 et Lafontaine en 1849. Saul sait trop bien que les grandes familles écossaises du Golden Square Mile, qui ont suscité les émeutes de 1849 et menacé Londres d'annexer le Canada aux États-Unis, étaient trop heureuses que la province de Québec devienne une priest-ridden society, grâce au fait que les Bourget et Laviolette prêchaient à leurs ouailles la soumission aux patrons anglais.
Ce que les Montrealers n'avaient pas prévu, c'est que l'ultramontanisme de Bourget a, en fin de compte, permis que de nombreux Québécois pauvres accèdent à l'éducation grâce à l'apport de nombreux religieux immigrés au Canada, parce que persécutés dans une France devenue, à la fin du siècle dernier, laïcisante et anticléricale. C'était, paradoxalement, le passage obligé pour parvenir à l'émergence d'une élite québécoise acquise aux valeurs de la modernité. Et, n'en déplaise à John Saul et Bill Johnson, c'est de cette élite que sont issus l'école de Montréal, le Refus global, la Révolution tranquille, et, surtout, le nationalisme québécois.
Saul ne semble pas comprendre que ce nationalisme est celui qui peut le plus donner un surcroît d'oxygène au nationalisme canadien et aux revendications autochtones. Le syndrome du frère siamois qui affecte notre écrivain torontois nous rappelle l'image des deux scorpions dans la même bouteille utilisée par René Lévesque en 1968... Casser une bouteille pour rendre la liberté fait bien moins mal que passer par le bistouri d'un chirurgien. Il est évident que Saul joue ici sur la peur. Il reste que le Canada anglais ne pourra se prémunir contre une américanisation galopante que le jour où il comprendra que le nationalisme québécois lui est nécessaire. Notre frère siamois ne semble pas être allé complètement au bout de ses réflexions.

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