Un héros commun

Louis Cornellier

LeDevoir 12-13 février 1999




Pièges de la mémoire
Dollard des Ormeaux, 
les Amérindiens et nous 
Patrice Groulx 
Éditions Vents d'Ouest 
Hull, 1998,440 pages




Quand il partit vers le Long-Sault, au printemps 1660, en compagnie de quarante-quatre Algonquins et seize Français, avec l'intention de mener «la petite guerre» aux Iroquois qu'on soupçonnait de fomenter des projets belliqueux antifrançais, Dollard des Ormeaux ignorait assurément que la postérité allait le transformer en mythe transformable au gré des conjonctures et que, de cette légende, l'historien Patrice Groulx tirerait une étude passionnante.

A l'échelle des conflits militaires meurtriers qui ont enflammé l'histoire, l'événement fait figure d'escarmouche ayant entraîné quelques pertes humaines des deux côtés de la barricade. Pourtant, sa fortune ultérieure prendra des proportions sans commune mesure avec cette froide évaluation. Sur la base de récits d'origine élaborés par Marie Guyart (de l'Incarnation) et des Relations des Jésuites à partir de la parole de témoins oculaires (des Hurons réchappés du combat,) se développera un mythe identitaire dont l'étonnante plasticité fera les choux gras d'idéologues en quête de symboles.

Patrice Groulx a voulu fouiller cette mosaïque (plus de 250 récits historiques et littéraires de la bataille, sans compter l'iconographie) afin d'en dégager l'évolution dans le temps, mais aussi et surtout, insiste-t-il, dans le but de saisir «quelle a été la contribution des récits du Long-Sault à la représentation des rapports entre Québécois et Amérindiens».

L'analyse des récits (réalisée à partir d'une grille méthodologique qui emprunte à la sémiotique des récits et l'examen thématique conventionnel), précédée de leur mise en contexte socioéconomique et suivie de leur comparaison, de leur confrontation, soulève une foule de questions constamment recyclées et réévaluées en fonction de l'émetteur et des fins qu'il recherche.

Questions de faits

Quelles étaient les intentions de Dollard et de sa troupe? Poursuivaient-ils des objectifs militaires, économiques, nationaux, spirituels? Comment s'est déroulé l'affrontement? Quels effets a-t-il eus? Quel jugement faut-il porter sur les alliés hurons, plus particulièrement sur ceux qui ont déserté le fortin? Des lâches, des peureux, des traîtres? Ou alors des hommes de bonne foi tablant sur la négociation? La barbarie résume-t-elle les agissements iroquois? Dollard symbolise-t-il l'héroïsme humain ou la main de Dieu en acte? Doit-on réactiver sa mémoire pour combattre l'ennemi intérieur, c'est-à-dire le défaitisme national, ou l'ennemi extérieur, c'est-à-dire aussi bien le «sauvage» et l'Anglais que l'industrialisation galopante? Enfin, fut-il un sauveur ou un brigand sans vergogne? Les réponses à ces questions varieront au cours des siècles au gré des récupérateurs du mythe et des idéologies d'un moment auxquelles ils adhèrent.

Le récit de la bataille servira d'abord, pour Guyart et les jésuites en 1660, qui ne mentionnent même pas le nom de Dollard, à insister sur les dangers qui guettent la colonie française et à convaincre les autorités de la métropole de l'urgence des renforts. Le combat illustre l'affrontement entre chrétienté et barbarie, et la victoire de la première dépend d'une réaction rapide des dirigeants. Douze ans plus tard, en période de paix relative, le sulpicien François de Casson intégrera l'événement à son Histoire de Montréal afin d'entretenir l'esprit belliqueux des Français, nécessaire selon lui pour assurer leur survie. Ces appels ne resteront pas sans réponse, mais ils demeureront circonstanciels et insuffisants pour imposer à la mentalité populaire la figure héroïque de Dollard, qui disparaîtra ainsi du portrait pendant une longue période.

Il faut attendre 1845 et François-Xavier Garneau avant d'assister à une résurrection du mythe. A cette époque, les Amérindiens font figure «d'épaves de l'Histoire» et l'auteur de L'Histoire du Canada, que la survivance des siens inquiète mais qu'il cherche néanmoins à assurer, utilisera leur exemple, entre autres par l'entremise de l'épisode du Long-Sault, comme repoussoir: «L'historien veut en définitive prouver deux choses: d'abord, que les Canadiens ne sont pas des Sauvages, qu'il ont un futur et méritent le respect» ensuite, qu'ils ont autant de qualités que leurs conquérants, avec qui ils partagent des racines communes.»

Le mythe

Cela dit, c'est à l'abbé Etienne-Michel Faillon, en 1865, que l'on doit ce qui deviendra, aux dires de Patrice Groulx, le «récit canonique» du mythe de Dollard. Participant du courant de réécriture de l'histoire mené par le clergé catholique qui cherche ainsi à assurer son emprise sur la société canadienne-française, Faillon procédera à une mise en récit inspirée par l'ultramontanisme et transformera Dollard en héros providentiel dont le sacrifice volontaire constitue un symbole du don de soi commandé par la protection du bien suprême et exigé par la menace extérieure que représentent les Amérindiens dans le récit, mais qui s'étend à une foule d'autres aspects dans le réel.

Cette vision se consolidera par la suite, aura ses partisans même du côté anglophone) (où elle subira cependant quelques ajustements) et servira de base à une entreprise commémorative dont Lionel Groulx (quel auteur incontournable, tout de même!) se fera l'un des principaux animateurs. Devenu récit injonctif, le mythe de Dollard se présente alors comme un modèle pour la jeunesse qu'on cherche à conscrire pour la jeunesse qu'on cherche à conscrire pour lalutte identitaire grâce à l'attrait de l'héroïsme.

Les années 1930 marqueront cependant le début de la contestation lancée par l'historien E. R. Adair, qui prétendra que «non seulement Dollard n'a pas sauvé la colonie, [il] lui a fait subir des épreuves inutiles». Groulx se braquera, Gustave Lanctôt cherchera à nuancer, mais l'unanimisme est rompu. En 1946, Lucien Parizeau ira jusqu'à traiter Dollard de «joyeux brigand» dont le culte nationaleux entretient le retard du Québec. Plus tard, Jacques Ferron renchérira en développant l'idée, inspirée par le courant décolonisateur, selon laquelle «Dollard est un mensonge associé à la Confédération et au colonialisme canadien, tandis que Chénier est un produit de l'histoire vraie et incarne la lutte de libération nationale du Québec».

En fin de parcours, Patrice Groulx pointe un texte d'André Vachon, paru dans le Dictionnaire biographique du Canada en 1966, qu'il identifie comme le «texte référentiel ultime». Préférant l'opposition primitivisme-civilisation à la première axiologie chrétienté-barbarie comme norme scientifique, Vachon ménage la chèvre et le chou et Groulx résume: «En somme, Dollard valait la louange qu'il a reçue, mais il ne valait pas toute celle que l'historiographie traditionnelle lui a lancée: ce n'est plus un héros exceptionnel, ce n'est pas un homme commun, disons plutôt que c'est un héros commun.»

Chemin historiographique faisant, aux trousses d'un Dollard polymorphe dont la défaite au Long-Sault fut longtemps présentée comme un modèle d'héroïsme inspirant avant d'être déboulonnée, Patrice Groulx dépeint une histoire des mentalités québécoises qui, malgré son ampleur (à l'origine une thèse de doctorat de 555 pages!), captive sans relâche.

L'Amérindien diabolique

La seule quasi-constante qui se dégage de ce portrait d'ensemble réside dans la mise à l'écart de l'Amérindien, dans sa «diabolisation», dans son confinement au rôle de personnage répulsif voué à disparaître. Aussi, il importe donc de reconnaître que la «contribution du mythe de Dollard à la représentation de nos rapports avec les Amérindiens» peut difficilement être considérée comme positive. Le mythe est moribond, bien sûr, mais il conserve, aux yeux de certains (dont Gilles Proulx, que l'auteur cite en exemple), une certaine légitimité historique sur laquelle s'appuie encore, à l'occasion, le discours antiamérindien actuel.

Même si le lecteur pourra avoir l'impression (c'est mon cas) que ce lien de causalité partielle établi par Patrice Groulx s'avère plus ou moins convaincant (si on tient compte du fait que l'ostracisme qui frappe les «BS» s'apparente très fortement de nos jours à celui dont souffrent les Amérindiens, d'autres pièges idéologiques apparaissent plus révélatrices et opérationnelles), il n'en demeure pas moins que l'invitation à la remise en question qui clôt l'essai conserve toute sa pertinence.

Notre perception des communautés autochtones a-t-elle réellement évolué? L'essayiste en doute et ajoute: «Sommes-nous alors condamnés par la structuration de notre mémoire à répéter pour l'éternité nos conflits avec les Amérindiens?» La lecture de Pièges de la mémoire devrait contribuer au nécessaire ébranlement du ciel brouillé de nos idées. Avec Patrice Groulx, je veux le croire: «Du côté de la Terre, il reste encore de l'espoir.»