Lionel Groulx - Une anthologie

CR de Lucia Ferretti

Décembre 1998




Lionel Groulx, Une anthologie ; Textes choisis et présentés par Julien Goyette, Édition réalisée avec le concours de la Fondation Lionel-Groulx, Bibliothèque québécoise, 1998, 312 p. ISBN 2-89406-143-9.

Groulx a écrit, sa bibliographie en témoigne, plus de soixante-dix cours publiés, recueils de conférences, ouvrages de fiction et d’histoire. Hormis les spécialistes, rares sont ceux qui passent à travers une oeuvre aussi abondante. Or, jusqu’ici, sauf à s’en remettre à la courte anthologie préparée en 1967 par le père Benoît Lacroix pour la collection «Classiques canadiens», il n’y avait pas d’autre moyen que de lire beaucoup et beaucoup de Groulx pour en saisir dans son ensemble la pensée et le propos. Voilà sans doute pourquoi certains s’en sont crus dispensés, et ont préféré bâtir des procès à partir de quelques citations. L’idée d’offrir au public une nouvelle anthologie est née sans doute du désir de répondre à tous ces dictateurs, la plupart malhonnêtes ; cela vaut à Groulx d’être rendu plus accessible à tous.

On ne nous dit rien de Julien Goyette, sauf qu’il est au département d’histoire de l’Université de Montréal, celui-là même que Groulx a fondé au milieu des années 1940. Les 164 textes qu’il a choisis, Goyette les a regroupés en dix sections, dont les intitulés révèlent les préoccupations du scientifique et de l’intellectuel que Groulx a été: l’histoire, la nation, la doctrine nationale, les régimes politiques, les élites et la mystique du chef, la jeunesse, l’éducation, la langue et la culture, la foi, l’écriture.

Chacune de ces sections, ainsi que toutes dans leur ensemble sont précédées d’une courte présentation. Avec un art de la synthèse tout à fait remarquable, Goyette nous brosse le portrait de l’«intellectuel nationaliste» que fut Groulx, un intellectuel dont le propos et l’effort, dit-il, nous rejoint encore, du moins pour une part.

Le coeur de la présentation de Goyette est là: Groulx est un penseur ancien, mais certaines de ses analyses sont encore actuelles. Fréquenter Groulx, ce témoin et acteur privilégié d’une époque, nous permettrait d’en apprendre plus sur nous-mêmes, sur ce que nous étions comme peuple entre les années 1900 et 1950 en particulier ; tandis que par ses analyses de la situation politique du Canada ou par son effort pour retrouver les fondements de l’existence française au pays, il nous parlerait encore directement. Certaines des conceptions de Groulx ont vieilli, dit Goyette: la nation comme personne morale, par exemple, le rôle du chef et des élites dans le destin de la nation, sa foi romantique dans la jeunesse investie de la mission de faire advenir à la conscience le peuple canadien-français, son idéalisation de la culture française d’ancien régime. Mais en même temps, Groulx est le premier à avoir doté le nationalisme québécois d’une assise non plus seulement culturelle mais bien territoriale, déjà, et même politique, puisqu’il entrevoyait l’importance de l’outil qu’est un État national. C’est aussi l’un des premiers à avoir plaidé quasi en ces termes que d’être profondément soi-même, comme peuple, est sans doute le meilleur moyen de rejoindre l’universel.

L’anthologie préparée par Goyette n’évite pas les questions controversées: l’usage du mot «race» par exemple, sa perception des juifs ou des communautés culturelles. Les analyses et les textes présentés dans ce recueil ne permettent pas le doute, Groulx n’était pas le raciste que certains se complaisent à voir en lui. Peut-être existe-t-il çà et là quelque autre écrit moins présentable? Ceux qui le croient continueront à le croire. Ce qu’il aurait surtout fallu dire, c’est qu’en fait Groulx a très peu parlé des «autres» Québécois ou Canadiens, y compris les autochtones. Le peuple auquel il s’est intéressé, c’était celui du Canada français ; et les relations qu’il a analysées, ce sont celles entre les «deux peuples-fondateurs», plus exactement la minorisation du peuple canadien-français et le bafouement de ses droits politiques et constitutionnels. Que cela nous apparaisse aujourd’hui insuffisant, c’est indéniable ; mais que le propos soit crucial, ce devrait être patent.

Dans sa préface si bien ciselée, Hélène Pelletier-Baillargeon pose d’entrée de jeu la question de la pertinence de rééditer des textes d’un historien d’un autre âge. Au contraire des détracteurs les plus décidés de Groulx, et du peuple qui l’a produit, et même un peu à la différence de Goyette, l’écrivaine et biographe ne cherche pas à tirer le chanoine-historien tel quel vers notre époque, à maintenir entre lui et nous une proximité de plus en plus illusoire. Fondateur parmi les plus importants de l’institution historique canadienne-française, écrivain authentique, chef de file du nationalisme militant de son temps, intellectuel-phare de la première moitié du XXe siècle québécois, Groulx, dit Pelletier-Baillargeon, est surtout le Jules Michelet du Canada français, celui qui a su donner aux données historiques la dimension d’un mythe fondateur. Scientifique et mobilisatrice en son temps, c’est parce qu’elle est devenue une oeuvre de culture que celle de Groulx mérite mieux que la méconnaissance ou l’oubli.

À lire l’anthologie, nul doute qu’en effet la distance grandit sans cesse entre le prêtre-historien et notre sensibilité contemporaine. Ce qui devrait nous permettre de rester sereins devant tous les contempteurs, et bientôt, puisque l’historien Ronald Rudin prépare un ouvrage en ce sens (!), les réhabilitateurs de Groulx.

Lucia Ferretti, Université du Québec à Trois-Rivières