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Comptes rendus de lecture Un supplément dâme
Jean-Philippe Warren
mars 1999
Sans jamais tomber dans la simplification abusive ni le réductionnisme de la pensée de Dumont, Warren parvient avec une empathie remarquable à rendre la pensée de celui qui a été le maître de plusieurs générations dintellectuels québécois. À ceux et celles qui éprouvaient de la difficulté à lire Dumont, je naurai quun conseil à donner : lisez louvrage Un supplément dâme et laissez-vous porter par la beauté de lécriture du biographe, car nous voici devant une très belle analyse herméneutique dune vie intellectuelle et dune pensée difficile et complexe. Très fouillé et minutieux, louvrage de Warren fera honneur à la pensée de Dumont et il contribuera à la faire connaître car je soupçonne quil na pas été lu autant quil le méritait de son vivant. Malgré un appareil de notes fort développé et abondant, Un supplément dâme demeure dune lecture agréable, car on oublie les citations qui émaillent le texte. Warren réussit le tour de force de les intégrer dans ses propres formulations au point où les deux textes - celui de lanalyste et celui de lanalysé - se confondent. Une belle réussite, un plaisir pour lesprit. Warren sest concentré sur lexamen des premiers écrits de Dumont, soit les articles publiés dans LAbeille (le journal des étudiants de lépoque du petit séminaire de Québec), puis dans Le Carabin (le journal des étudiants de lUniversité Laval), sans oublier les entrevues nombreuses, les articles de revues et de journaux, les essais publiés entre lâge de 20 et 43 ans. Warren a fait une découverte extraordinaire je crois : lessentiel de la pensée de Dumont est déjà en germe dans ses premiers écrits et dans ses travaux de jeunesse, alors quil nétait quétudiant, ce qui montre la force de la pensée du jeune sociologue. Si lauteur fait aussi référence à dautres écrits ultérieurs à teneur autobiographique, il sen tient généralement aux premiers écrits pour retracer litinéraire intellectuel de Dumont. Warren navait pas en main louvrage posthume Récit dune émigration, paru après la rédaction finale de son manuscrit. Or la lecture de cette autobiographie vient tout à fait confirmer la justesse de lanalyse faite à partir des écrits du jeune Dumont. On découvre dans tous les textes cités dans cet ouvrage à quel point Fernand Dumont a maintes fois mêlé des confidences sur lui-même à ses analyses théoriques et à ses études des phénomènes de société. Warren explique clairement pourquoi. Cest que la pensée de Dumont ne peut être comprise indépendamment de son cheminement personnel. Il a transformé en savoir le malaise quil a lui-même ressenti, lexil quil a vécu en passant de son milieu ouvrier dorigine au milieu universitaire et, disons-le autrement, en quittant Montmorency pour Sillery. Ce nest pas un hasard sil avait choisi de donner à son autobiographie le titre de Récit dune émigration, contre lavis, soit dit en passant, de son ami Yves Martin, son lecteur le plus fidèle. Dumont a insisté et ce dernier sest rallié, admettant après coup son erreur dans un entretien ultérieur que jai eu avec lui. La lecture des textes de jeunesse cités par Warren montre avec évidence que Dumont navait pas choisi ce titre au hasard et quil entendait bien livrer la clé de lecture de sa vie et de son oeuvre en maintenant le choix auquel il tenait. Cette correspondance entre vécu et théorie chez Dumont se dessinait déjà dans le sous-titre de son premier grand essai théorique - Le lieu de lhomme - livre auquel il était particulièrement attaché : La culture comme distance et mémoire. Distance. De cette expérience vécue dune distance entre deux mondes, Dumont a tiré une conception originale de la culture comme milieu et horizon. Si la culture est bien un lieu, « ce nest pas comme une assise de la conscience, mais comme une distance quelle a pour fonction de créer », écrit Dumont dans Le lieu de lhomme. On y retrouve explicités les concepts dumontiens, les clés quil a proposées pour interpréter le monde. La culture première est un milieu, un ensemble de modèles et didéaux qui orientent la vie quotidienne. Lhomme vit enserré dans un tissu social, fabrique des objets, tisse des relations avec les autres hommes, sidentifie à un territoire, à un pays. Mais il nest pas enfermé dans ce milieu. Il se donne un horizon, une culture seconde, il prend distance, il interprète le monde. Lhomme acquiert une conscience historique, il adhère à des idéologies et en fabrique, il élabore un savoir savant et une anthropologie, il produit des oeuvres de culture qui incarnent la signification du monde, il communique avec dautres à travers des médias. Utilisant des mots différents de ceux de Dumont, Warren a bien décrit cet exil intérieur quil a vécu. Retraçant la dramatisation avec les années de la distance qui le séparait de Montmorency, Warren conclut : « Mais quimporte la vérité avérée de la rupture quand compte ici le récit qui revient sur le passé et laménage, que seule compte une douleur dont nul ne saurait douter » (p.28). Si louvrage porte exclusivement sur la pensée de Dumont, se retrouve en filigrane lhistoire de la génération à laquelle il a appartenu, celle des Pierre Vadeboncoeur, Jacques Brault, Gérald Fortin et autres contemporains cités ici ou là au fil des pages, sans oublier lhistoire de la Révolution tranquille qui reste encore à écrire et à interpréter. On sent bien à le lire que le jeune Warren a quelques idées là-dessus. Il laisse entrevoir sa pensée aux détours dun paragraphe, adoptant sans le savoir (vraiment ?) la méthode du jeune Dumont qui annonçait lui aussi ses intentions futures et ses intuitions de recherche à lâge qua actuellement son premier biographe. Souhaitons que ce bel ouvrage ait une suite, cette fois sur lépoque et la génération intellectuelle dans laquelle Dumont avait inscrit sa trajectoire.
Simon Langlois, Département de sociologie, Université Laval
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