Comptes rendus de lecture

Un supplément d’âme

Jean-Philippe Warren
Un supplément d’âme. Les intentions primordiales de Fernand Dumont (1947-1970)
Québec, Les Presses de l’Université Laval, 1998.

mars 1999



Fernand Dumont n’est pas un auteur facile à lire. Si ses articles et essais destinés au grand public sont limpides et clairs, ses écrits scientifiques et philosophiques sont par contre très exigeants, demandant au lecteur un bon effort de réflexion pour suivre le déroulement de la pensée. Aussi faut-il souligner la parution d’une très belle biographie intellectuelle du célèbre sociologue de l’Université Laval, décédé à son domicile le 1er mai 1997, biographie écrite par un jeune intellectuel, Jean-Philippe Warren, qui a lui-même fait ses études dans le département où Dumont avait enseigné pendant plus de quarante ans. Cet ouvrage, remarquable de précision et de clarté sur la pensée du célèbre professeur, aidera tout lecteur qui a été quelque peu rebuté par le travail scientifique de ce dernier.

Sans jamais tomber dans la simplification abusive ni le réductionnisme de la pensée de Dumont, Warren parvient avec une empathie remarquable à rendre la pensée de celui qui a été le maître de plusieurs générations d’intellectuels québécois. À ceux et celles qui éprouvaient de la difficulté à lire Dumont, je n’aurai qu’un conseil à donner : lisez l’ouvrage Un supplément d’âme et laissez-vous porter par la beauté de l’écriture du biographe, car nous voici devant une très belle analyse herméneutique d’une vie intellectuelle et d’une pensée difficile et complexe.

Très fouillé et minutieux, l’ouvrage de Warren fera honneur à la pensée de Dumont et il contribuera à la faire connaître car je soupçonne qu’il n’a pas été lu autant qu’il le méritait de son vivant. Malgré un appareil de notes fort développé et abondant, Un supplément d’âme demeure d’une lecture agréable, car on oublie les citations qui émaillent le texte. Warren réussit le tour de force de les intégrer dans ses propres formulations au point où les deux textes - celui de l’analyste et celui de l’analysé - se confondent. Une belle réussite, un plaisir pour l’esprit.

Warren s’est concentré sur l’examen des premiers écrits de Dumont, soit les articles publiés dans L’Abeille (le journal des étudiants de l’époque du petit séminaire de Québec), puis dans Le Carabin (le journal des étudiants de l’Université Laval), sans oublier les entrevues nombreuses, les articles de revues et de journaux, les essais publiés entre l’âge de 20 et 43 ans. Warren a fait une découverte extraordinaire je crois : l’essentiel de la pensée de Dumont est déjà en germe dans ses premiers écrits et dans ses travaux de jeunesse, alors qu’il n’était qu’étudiant, ce qui montre la force de la pensée du jeune sociologue. Si l’auteur fait aussi référence à d’autres écrits ultérieurs à teneur autobiographique, il s’en tient généralement aux premiers écrits pour retracer l’itinéraire intellectuel de Dumont. Warren n’avait pas en main l’ouvrage posthume Récit d’une émigration, paru après la rédaction finale de son manuscrit. Or la lecture de cette autobiographie vient tout à fait confirmer la justesse de l’analyse faite à partir des écrits du jeune Dumont.

On découvre dans tous les textes cités dans cet ouvrage à quel point Fernand Dumont a maintes fois mêlé des confidences sur lui-même à ses analyses théoriques et à ses études des phénomènes de société. Warren explique clairement pourquoi. C’est que la pensée de Dumont ne peut être comprise indépendamment de son cheminement personnel. Il a transformé en savoir le malaise qu’il a lui-même ressenti, l’exil qu’il a vécu en passant de son milieu ouvrier d’origine au milieu universitaire et, disons-le autrement, en quittant Montmorency pour Sillery. Ce n’est pas un hasard s’il avait choisi de donner à son autobiographie le titre de Récit d’une émigration, contre l’avis, soit dit en passant, de son ami Yves Martin, son lecteur le plus fidèle. Dumont a insisté et ce dernier s’est rallié, admettant après coup son erreur dans un entretien ultérieur que j’ai eu avec lui. La lecture des textes de jeunesse cités par Warren montre avec évidence que Dumont n’avait pas choisi ce titre au hasard et qu’il entendait bien livrer la clé de lecture de sa vie et de son oeuvre en maintenant le choix auquel il tenait. Cette correspondance entre vécu et théorie chez Dumont se dessinait déjà dans le sous-titre de son premier grand essai théorique - Le lieu de l’homme - livre auquel il était particulièrement attaché : La culture comme distance et mémoire.

Distance.

De cette expérience vécue d’une distance entre deux mondes, Dumont a tiré une conception originale de la culture comme milieu et horizon. Si la culture est bien un lieu, « ce n’est pas comme une assise de la conscience, mais comme une distance qu’elle a pour fonction de créer », écrit Dumont dans Le lieu de l’homme. On y retrouve explicités les concepts dumontiens, les clés qu’il a proposées pour interpréter le monde. La culture première est un milieu, un ensemble de modèles et d’idéaux qui orientent la vie quotidienne. L’homme vit enserré dans un tissu social, fabrique des objets, tisse des relations avec les autres hommes, s’identifie à un territoire, à un pays. Mais il n’est pas enfermé dans ce milieu. Il se donne un horizon, une culture seconde, il prend distance, il interprète le monde. L’homme acquiert une conscience historique, il adhère à des idéologies et en fabrique, il élabore un savoir savant et une anthropologie, il produit des oeuvres de culture qui incarnent la signification du monde, il communique avec d’autres à travers des médias.

Utilisant des mots différents de ceux de Dumont, Warren a bien décrit cet exil intérieur qu’il a vécu. Retraçant la dramatisation avec les années de la distance qui le séparait de Montmorency, Warren conclut : « Mais qu’importe la vérité avérée de la rupture quand compte ici le récit qui revient sur le passé et l’aménage, que seule compte une douleur dont nul ne saurait douter » (p.28).

Si l’ouvrage porte exclusivement sur la pensée de Dumont, se retrouve en filigrane l’histoire de la génération à laquelle il a appartenu, celle des Pierre Vadeboncoeur, Jacques Brault, Gérald Fortin et autres contemporains cités ici ou là au fil des pages, sans oublier l’histoire de la Révolution tranquille qui reste encore à écrire et à interpréter. On sent bien à le lire que le jeune Warren a quelques idées là-dessus. Il laisse entrevoir sa pensée aux détours d’un paragraphe, adoptant sans le savoir (vraiment ?) la méthode du jeune Dumont qui annonçait lui aussi ses intentions futures et ses intuitions de recherche à l’âge qu’a actuellement son premier biographe. Souhaitons que ce bel ouvrage ait une suite, cette fois sur l’époque et la génération intellectuelle dans laquelle Dumont avait inscrit sa trajectoire.

Simon Langlois, Département de sociologie, Université Laval