Quête identitaire

Les deux peuples fondateurs:
un concept rétrograde

Henri Laberge
Ex-conseiller à la CEQ, aujourd'hui retraité

LeDevoir 23 juillet 1998



Lors du dernier congrès de la Fédération des communautés francophones et acadienne, des intervenants ont eu le courage de s'attaquer au concept vieillot «des deux peuples fondateurs» et ils se sont faits rabrouer. Ce concept, abondamment utilisé au Québec aussi, est effectivement réactionnaire et rétrograde. Il a une portée nettement discriminatoire; il est essentiellement inégalitaire. Paradoxalement, il est souvent utilisé par des politiciens qui affirment, par ailleurs, l'unité structurelle du peuple québécois.

Ce qui devrait retenir l'attention de quiconque utilise cette expression des «deux peuples fondateurs», c'est que le mot «peuple» y désigne deux catégories ethnoculturelles ou linguistiques: la communauté francophone de souche française et la communauté anglophone de souche britannique. Il ne s'agit donc pas de peuples au sens où ce terme désigne une collectivité nationale distincte, englobante de toute la population de son territoire national (comme le peuple québécois par exemple). Désigner comme peuples fondateurs les catégories canadienne-française et canadienne-anglaise ou francophone et anglophone, c'est reconnaître que la société québécoise est composée d'au moins deux peuples et qu'il n'y a donc pas de peuple québécois. C'est reconnaître implicitement aussi l'existence d'autres peuples correspondant aux autres communautés ethnoculturelles ou linguistiques. Car si les peuples fondateurs étaient les seuls peuples constitutifs de la nation, il ne serait pas utile d'insister pour les qualifier de fondateurs. Ils sont fondateurs par opposition à ceux qui ne le sont pas.

Le concept que nous critiquons a pour objet d'établir une hiérarchie entre les peuples fondateurs et les autres peuples, mais aussi (il faut en être conscients) entre les deux peuples dits fondateurs eux-mêmes. Car ils ne sont pas fondateurs au même titre: le contact entre les deux peuples, qu'on peut considérer comme le moment fondateur, a résulté en la victoire de l'un sur l'autre. La commune allégeance à la Couronne britannique est là pour rappeler ce fait historique. Pour les francophones de souche, revendiquer le titre de peuple fondateur, c'est tout simplement revendiquer l'exclusivité du statut de citoyen de deuxième ordre (les tiers groupes étant confinés au statut de citoyens de troisième ordre).

Le concept de peuple fondateur (au singulier ou au pluriel) a été utilisé dans d'autres pays pour justifier l'inégalité des droits et même l'exclusion de certaines catégories de personnes du droit à la citoyenneté. Dans la France d'ancien régime, où l'on reconnaissait volontiers les Gaulois et les Francs comme les deux peuples fondateurs de la nation française, les nobles justifiaient leurs privilèges du fait que leurs ancêtres, les Francs, étaient le peuple conquérant, alors que le bas peuple descendait des Gaulois vaincus. Aux Etats-Unis le concept de peuple fondateur a été longtemps utilisé pour exclure de la citoyenneté les Noirs, les Amérindiens et plusieurs catégories d'immigrants asiatiques. En 1857, par exemple, pour refuser la citoyenneté au Noirs nés sur le sol américain, la Cour suprême donna l'argument que ceux-ci n'avaient pas été partie au contrat social, fondateur de la nation (qu'ils n'appartenaient pas au peuple fondateur).

En quoi avons-nous besoin de ce concept éminemment détestable à tous égards et qui ne peut servir qu'à nier l'existence du peuple québécois en tant que tel et à atténuer le principe démocratique de l'égalité de tous les citoyens devant la loi?