L'effet Charest

En réalité, cet homme énonce. Il ne développe jamais.

Gilles Archambault

LeDevoir 16 novembre 1998



Je m'ennuie de Daniel Johnson. Il souriait moins aisément que son frère. Je le concède. Pas de Juste pour rire avec lui. L'air sombre, plutôt. On se sentait malgré soi embarqué dans une affaire sérieuse, voire triste, quand on tendait l'oreille à ses propos.

L'autre, le nouveau, le Charest m'apparaît souvent comme un monologuiste invité au même Festival Juste pour rire en vedette américaine. Pour faire patienter le public qui attend l'arrivée de la véritable vedette.

Cet homme a une énergie de tous les diables. Rarement a-t-on vu pareille enfilade de thèmes peu ou pas reliés entre eux. Il les enfile plus rapidement qu'un athlète olympique ingurgite les anabolisants. Tout lui est matière à énoncés-chocs.

En réalité, cet homme énonce. Il ne développe jamais. Il serait à ce titre à l'opposé de Stéphane Dion ou de Joe Clark. Une sorte de joueur de hockey qui dit en 20 mots (dont cinq différents) comment il envisage la saison à venir.

Nous ne pouvons ignorer qu'il déteste les référendums. Il les tient responsables de tous les maux qui affectent le Québec, du chômage à la prolifération des divorces, en passant par les tempêtes de neige, l'achat de Provigo par Loblaws et les ennuis de Patrick Roy au Colorado.

Malgré sa méfiance pour les consultations populaires qui exigent de l'électeur une réponse simple et nette, il répond toujours «oui» quand il s'agit de visiter un hôpital. Se sert-il alors de sa carte d'assurance-maladie quand il se rend dans ces lieux que le commun des mortels ne fréquente qu'en cas d'ultime nécessité? Jamais aura-t-on vu homme plus préoccupé de la santé des gens. Véritable mère Teresa, il serre les mains des malades en attente de soins dans ce Québec livré aux affres d'une souveraineté appréhendée.

J'espère pour lui qu'il ne prend pas trop de repas sur place. Ayant déjà subi une opération ou deux (je ne sais plus, elles ne m'ont pas marqué), je me souviens avec horreur des pâtés chinois froids, des betteraves insipides et des desserts spongieux qu'il fallait consommer sous peine d'essuyer les blâmes d'une infirmière. Il est possible que les choses se soient améliorées à ce chapitre, mais j'en doute. Au moins, la médecine ambulatoire aura-t-elle servi à ménager l'estomac des malades.

Que raconte-t-il aux personnes alitées, l'ex-chef du Parti conservateur parachuté dans un Québec en pleine désolation? Leur dit-il que sous son éventuel règne les médecins spécialistes mettront un frein à leur propension à l'exil? Leur promet-il l'instauration d'un système dans lequel les «cerveaux» se verraient doués en appendice d'un «coeur»?

Toutes des choses que nous ignorons. Donne-t-on la main en souriant comme un père Noël à un patient mal en point? A-t-il songé, le politicien populiste, à s'allonger dans un lit voisin pendant qu'une pancarte rappellerait que ce lit est vide parce que le médecin spécialiste est allé pratiquer dans une clinique en Floride que jouxtent un terrain de golf et deux piscines (une intérieure chauffée et décorée aux extrémités de statues en stuc reproduisant les quatre derniers présidents américains).

Je me demande comment il fait pour serrer tant de mains. Si on ne l'arrête pas, il finira par aller coucher à Côte-des-Neiges. Pourquoi ce qui a si magnifiquement réussi au maire Bourque ne lui serait-il pas bénéfique? On doit y songer chez les stratèges du Parti libéral.

Il me semble toutefois qu'il y a un hic. Sous ses apparences de vantardise, notre Jean Drapeau nouvelle manière est une personne humble. Non seulement a-t-il couché au milieu des pauvres, non seulement a-t-il partagé leur modeste petit déjeuner, mais il a lui-même cassé les oeufs. J'ai vu de mes yeux vu le jaune couler comme devaient couler au même débit les larmes de milliers de téléspectateurs.

Or, Jean Charest ne me fait pas pleurer. Il me fait plutôt rire. Est-il possible de prendre à ce point les gens pour des tartes? me suis-je dit l'autre jour pendant qu'à la télévision il promettait l'arrivée massive de capitaux s'il était élu. Non, vraiment, cet homme ne devrait pas se rendre chez les pauvres comme l'autre. Il serait incapable de briser un oeuf. Avec lui, tout est lisse, tout est rond. L'oeuf, il le contemple, il le tourne, il le soupèse sans penser à l'omelette qui devrait normalement être sa destinée ultime.

Je ne peux enlever de mon esprit cette scène de fin d'octobre 1995. Notre Jean Charest à tous demandant à la foule de scander «Non, non, non». Un véritable chear leader, la jupette et les plumes en moins. On se serait cru au stade Molson pendant une partie des Alouettes, sauf que l'on ne buvait pas sur place comme au football, on attendait d'avoir agité avec ferveur les drapeaux fournis pour l'occasion avant d'envahir les bars du centre-ville.

Sans l'appui tellement spontané de gens venus nous prouver qu'il nous aimait, qui étaient prêts à tout nous donner, Jean Charest doit se sentir parfois un peu seul. Il faudrait lui organiser un rassemblement monstre. Il pourrait crier «Non, non, non». Ainsi qu'il devait le faire lorsqu'à cinq ans il refusait de manger la soupe au chou ou le porridge inscrits au menu.

Il n'y a pas à dire, ces élections me paraissent bien longues. Dans quel état laisseront-elles le successeur de Daniel Johnson? Devra-t-il se réfugier au Sénat? Laissera-t-il sa place à Jean Chrétien, lequel viendrait comme une vedette sur le retour finir sa carrière dans ce Québec qu'il aime tant? L'effet Charest, tout un effet, mais je m'ennuie de Daniel, de son austérité, de sa réserve. Il avait tellement l'air d'un perdant qu'on ne pouvait le détester trop longtemps.