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Etre et paraître
LeDevoir 4 mars 1998
L'une de ces historiettes, dont j'ai souvenir, s'intitulait justement Etre et paraître. Elle enseignait que dans la vie on a tout intérêt à cultiver le premier terme de la proposition aux dépens du second. Il y a belle lurette qu'on ne récite plus de «compliments», les enfants ont autre chose à faire et les adultes également. De toute manière, à quoi servirait de vitupérer le «paraître» alors que partout on le célèbre? L'arrivée de Jean Charest sur la scène politique du Québec n'a-t-elle pas été placée sous le signe du «paraître» depuis le début? Jamais journaux et médias électroniques se sont-ils montrés aussi unanimes. L'homme a bénéficié d'une vitrine exceptionnelle. Pendant plusieurs jours, on n'a plus vu que lui, on interrogeait tout un chacun sur ses chances de terrasser l'hydre Bouchard, on lui accordait d'avance un satisfecit unanime. Des bémols se faisaient sûrement entendre mais on ne s'en faisait pas l'écho. Après le petit gars de Shawinigan, celui de Sherbrooke. L'Estrien s'exhibe mieux que son patron de l'Ontario. On peut l'afficher sans avoir à expliquer son existence, sans avoir à lui trouver des circonstances atténuantes. Avec lui, l'image est sauve. Lorsque l'image devient parlante, toutefois, il y a tout de suite un os. Il est évident que cet homme ne peut enfiler que des clichés. Ces prochains mois, il devra trouver ceux qui lui permettront de concilier ses prises de position centralisatrices avec un indispensable glissement vers des options plus québécoises. Il les trouvera, n'ayez crainte. Pour le reste, surtout le discours néolibéral, il trouve aussi bien sa place chez les conservateurs que chez les rouges. Tous ces gens vantent à l'unanimité la mondialisation, dénoncent les mesures socialisantes et baragouinent des insanités sur un éventuel plein-emploi dont il est évident qu'il est illusoire. Le paraître, vous dis-je. Selon le modèle américain. On a vendu à la terre entière Kennedy, on réussit même à imposer une petite gouape du nom de Clinton. Le public marche sans sourciller. On apprendrait demain qu'il a tombé la veste (et le pantalon) devant mère Teresa qu'au sud on le suivrait quand même. Quand on opte pour cette vision des choses, on ne fait pas dans la dentelle. Aussi, dans le cas qui nous occupe, s'est-on empressé de parler du couple Charest. Comme si l'on ne nous avait pas suffisamment gavés d'extraits de conférences du nouveau grand homme, pas assez prédit son succès à venir, pas assez occulté ses échecs passés, il faut maintenant qu'on pousse sa légitime sous les feux des projecteurs. J'utilise le verbe «pousser» mais il s'agit plutôt d'un acte consenti. Et elle ne semble pas trop s'en plaindre, la petite dame. Je crois même l'avoir entendue dire que «nous travaillerons pour le Québec». Ou quelque autre généralité. Mais «nous» pas «Jean». Qu'on me comprenne bien, je n'ai rien contre les couples. J'en connais même de fort sympathiques. Et je ne souhaiterais pour rien au monde que le frisé défenseur des droits des manipulateurs d'armes soit mal marié. Mais lorsqu'on tente de me vendre la dame en même temps que son jules, je sens le besoin de ruer dans les brancards. Qui va diriger le parti dit libéral? L'ex-conservateur? Son couple? Pourquoi pas la famille tout entière, y compris le chat, le chien et les deux poissons rouges? Le paraître, toujours. On voudrait tant qu'un libérateur vienne apporter à la province de Québec (vous avez remarqué, ces gens-là ne parlent jamais du Québec, mais de la province) le souffle de prospérité dont elle a tant besoin qu'on ne recule devant rien. Combien de journalistes à la mémoire en forme d'emmenthal ne se contentent-ils pas de répéter sans l'analyser le discours des directeurs de banque? Il s'ensuit un murmure lancinant. Il faut mettre de côté toute idée de référendum, repousser à tout jamais toute aspiration d'indépendance, travailler à l'avènement de plus en plus hypothétique de ce qu'ils appellent encore avec l'air d'y croire le fédéralisme renouvelé. Un politicien doit présenter l'image d'un homme équilibré, d'un homme à qui la fortune sourit. Tant mieux s'il n'a pas été éclaboussé par un scandale ou par une affaire trouble. Disposant de ces atouts, il peut prononcer sottises sur sottises. Ou ne rien dire du tout. Il lui suffit d'être présent. D'avoir un air volontaire, d'élever la voix comme un redresseur de torts et de paraître avoir réussi dans la vie. Etre?
Vous voulez rire. Ce n'était bon que pour les élèves des couvents. Mieux vaut paraître.
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