Jean Charest

Un jeune chef au service d'une vieille idée

L'année à venir verra un affrontement spectaculaire s'engager entre ceux qui, comme Jean Charest, veulent le monde actuel et ses privilèges et ceux qui veulent le transformer

Gilles Baril
Député du Parti québécois dans le comté de Berthier
LeDevoir 17 avril 1998



(...) Avec l'arrivée de Jean Charest, nous voilà donc maintenant avec l'homme de Calgary, ou l'homme d'Ottawa, ou l'homme de Toronto, ou tout simplement l'homme de toutes les capitales du Canada. On ne peut passer sous silence cette entrée en scène dans l'histoire politique québécoise.

Dans cette fin de siècle où tous les destins apparaissent possibles, l'arrivée d'un nouveau leader à la tête du Parti libéral est souvent un événement, rarement un changement. La mode du temps est au renouveau dans notre univers médiatique. La consommation des nouveaux phénomènes ne résiste pas cependant aux temps et à l'histoire. Le peuple se fatigue vite si les événements respirent trop l'approche marketing et la satisfaction des besoins du moment. D'autant plus que cette brise qui souffle semble transporter avec elle la fraîcheur de la jeunesse. Cela mérite qu'on s'y attarde.

Je me sens interpellé aujourd'hui parce que je suis aussi de la génération de Jean Charest. Nos implications politiques commencent au même âge et à la même période mais n'arrivent pas aux mêmes buts. Le choix sincère de mon implication sociale, de ma famille politique, de mes valeurs et du projet collectif qui me transporte diffère du futur chef du Parti libéral.

Une perpective différente

La jeunesse d'un adversaire estimable ne doit pas occulter le cheminement différent de plusieurs jeunes de la génération montante. Au contraire, l'ambition collective du Québec s'est toujours exprimée par une volonté non pas de situer le Québec dans l'égalité des autres provinces, mais bien dans une perspective de l'égalité des peuples.

A l'aube du XXIe siècle où la personnalité culturelle et nationale de notre peuple sera déterminante quant à notre avenir, je ne veux pas avoir la simple satisfaction d'être l'ami des premiers ministres des autres provinces; je veux avoir la satisfaction d'étre l'ami et le partenaire des autres pays de ce monde.

Je ne veux pas me satisfaire tragiquement de la dynamique économique Est-Ouest. D'ailleurs, la présence et l'appui à la candidature Charest sentent le contrôle politique québécois par les affaires économiques canadiennes. Je souhaite plutôt ardemment le dynamique développement Nord-Sud et la possibilité de m'ouvrir sur le monde avec la conviction que le Québec a sa place dans le concert des nations.

C'est l'espace des Amériques, de la terre de Baffin à la terre de Feu, qui m'intéresse, et surtout les autoroutes planétaires d'Internet. Je ne souhaite pas être enfermé dans la maison de verre de l'espace canadien et le retour du chemin de fer institutionnel d'un océan à l'autre. Je n'accepte pas qu'on greffe le Québec exclusivement dans les frontières canadiennes. Nous ne devons pas céder à la fatigue de notre longue marche pour la libération nationale par le silence doux et protecteur des gardiens de notre disparition tranquille.

Je ne veux pas me taire et choisir le silence raisonné pour cause d'échecs et de défaites constitutionnelles sur des revendications de plus en plus minimales qu'on va nous proposer encore au nom des intérêts supérieurs du Canada. L'avenir du Québec vaut mieux qu'une tactique constitutionnelle dilatoire.

Choisir son camp

Je n'ai pas choisi le chemin facile de plaire à la dynamique des affaires de Toronto, mais celui du chemin des exclus, des éclopés et des souffrants qui n'apparaissent jamais dans le portrait du beau modèle canadien. Face à l'infiniment grand et l'infiniment petit, il faut choisir le camp de l'infiniment humain.

Je ne veux pas faire le pari de la soumission de mon identité au profit de faire triompher mon assimilation économique tranquille. Je n'achète pas le slogan facile que notre économie souffre de notre projet politique; je crois plutôt que notre économie paye le prix du projet politique canadien.

Je veux faire le pari que les Québécois sont quelque chose comme un grand peuple, et cela commande d'avoir dans ses mains les possibilités de ses talents, ses ressources et son imagination. Cela se traduit simplement par l'existence d'un pays.

La vraie modernité

Jean Charest achète et défend la Constitution de 1982. Il véhicule sur les tribunes qu'il est d'avant-garde pour notre avenir de tourner la page sur les coups de force constitutionnels. Je crois sincèrement que mon combat d'aujourd'hui avec les leçons du passé s'inscrit de l'histoire à la modernité. Alors que Jean Charest a voulu être moderne en votant OUI en 1980, il nous propose maintenant le recul dans les chemins de notre histoire bloquée. Il règne dans cette apparition politique une odeur permanente d'opportunisme. La tentation de cette jeunesse-là respire trop la mission commandée pour détourner l'évolution de notre destin national.

Nous entrerons ensemble dans le prochain siècle et l'histore jugera qui incarnera le prochain projet de société du XXIe siècle. En somme, la modernité du prochain chef du Parti libéral du Québec ressemble à un vidéo-clip de MusiquePlus où un jeune chef apparaît au service d'une vieille idée; la mienne ressemble à un projet à dimension humaine, du rêve incarné par le Cirque du Soleil au génie de Softimage.

D'ailleurs, la prochaine bataille politique se fera sur l'incarnation réelle de la modernité. Le projet de la souveraineté est issu de ce choix-là. Or on ne peut faire le discours de la modernité sans emprunter le chemin de la libération de nos contraintes constitutionnelles. Tous les débats depuis trente ans nous y ramènent et le Parti libéral, dans sa soif du pouvoir, n'y échappera pas.

Ce discours est au coeur d'un Québec en mutation. Si nous voulons faire partie du XXIe siècle et des grandes nations de ce monde, nous devons entreprendre une modification importante de notre ordre de fonctionnement politique et de nos réflexes économiques et sociaux. L'année à venir verra un affrontement spectaculaire s'engager entre ceux qui veulent conserver le monde présent et ses privilèges et ceux qui veulent le transformer. La lutte aura pour enjeu la nature de la democratie et l'organisation de la Cité. De ce conflit entre l'ordre fédéral actuel et les nouvelles formes de création naîtra une nouvelle société; notre génération y participera avec originalité.

Appel à la résistance

Politiquement, médiatiquement et financièrement, les forces fédérales filtrent notre entrée dans le monde en construction. Et cela n'est pas intentionnel de leur part. Ils ne sont pas contre nous, ils sont pour eux. Le plus grand danger viendra sans doute de ceux qui, comme Jean Charest, appellent notre génération au pouvoir avec l'intention d'élaborer le nouveau discours sur le même vieux modèle que celui de la génération fédérale précédente.

Alors, quelle attitude adopter face au poids du spectaculaire et de la nouveauté? Face au spectaculaire, il faut surtout être soi-même. Le temps est donc revenu à la définition de ce que nous étions, de ce que nous sommes et de ce que nous serons comme Québec de demain. Et comme disait Claude Dubois, «le monde est bien trop pareil, il n'y a presque plus d'insoumis». Alors, j'en appelle en quelque sorte à la «résistance», de rester ce que nous sommes dans notre marche démpcratique pour la liberté, le prochain changement de société en dépend.