Charest l'excentré

Mais encore plus caméléon qu'homme de principes, Jean Charest excelle pour sa part à être partout à la fois, avec tout le monde et en faveur de tous les points de vue.

Mario Cloutier

LeDevoir 27 juillet 1998



Le chef libéral Jean Charest a tout avantage à continuer d'oeuvrer à l'extérieur de l'Assemblée nationale. Champion de la concertation, il lui manque vraiment une expérience parlementaire indispensable. Et tant que son champ d'action demeurera excentré, l'électorat ne pourra pas juger de ses qualités d'homme d'État. Incertitude politique en vue...

La politique contemporaine exige l'émergence d'une nouvelle sorte de leaders, comme l'a affirmé le principal intéressé, Jean Charest. L'ancien député de Sherbrooke aux Communes ne croyait jamais si bien dire. Il est l'un des politiciens contemporains québécois qui répond le plus naturellement du monde aux besoin de concertation et d'ouverture aux particularismes sociaux, une nécessité intrinsèque de la démocratie que nous vivons aujourd'hui.

En outre, dans cette société hantée par les intérêts corporatistes et habitée par des citoyens désintéressés, M. Charest possède les qualités d'un meneur qui n'a surtout pas l'air de requérir un engagement autre de la part des citoyens que celui de voter. Aux yeux des fédéralistes québécois, notamment, il possède un réel pouvoir, un charisme sans pareil.

Contrairement à Daniel Johnson, Jean Charest est un homme politique qui ratisse et qui persuade le plus largement possible. Politicien d'une autre génération, sauveur du Canada pour les uns, fossoyeur du Québec pour les autres, l'ancien chef conservateur est arrivé au PLQ avec une nouvelle approche et dans un nouveau contexte. Même s'il s'esquive constamment quand la question nationale revient à la surface, la vision de Jean Charest ressort toutefois de plusieurs des textes qu'il a écrit au cours des dernières années.

En clair, il croit au Canada comme nation des Québécois, donc à celui de Pierre Trudeau davantage qu'à celui de Robert Bourassa. Dans cette nation égalitaire où le gouvernement central est fort et les provinces sur un pied d'égalité, le Québec a un caractère spécifique qui ne lui confère toutefois aucun pouvoir législatif particulier. Il doit, selon le nouveau chef libéral, participer sous le leadership fédéral à la définition de normes et d'objectifs communs pour l'ensemble des provinces.

M. Charest a également amené avec lui ses collaborateurs conservateurs: conseillers, attachés politiques et futurs candidats. Il n'allait clairement pas abandonner la formation qu'il avait mis quelques années à reconstruire; il la fusionnerait plutôt à son nouveau parti. L'idée d'une coalition arc-en-ciel a très vite germé dans ce nouveau terreau fédéraliste québécois, un sol qui avait vu le Parti conservateur de Brian Mulroney faire élire une majorité de députés au Québec en 1984. Cette nouvelle alliance est celle d'un éternel compromis en renouvellement constant. Et c'est là que l'effet Charest s'inscrit dans la mouvance politique moderne, celle de la représentativité au détriment de la représentation. À l'ère de la démocratie fonctionnelle, au sein de laquelle les groupes d'intérêt ont presque entièrement pris la place des élus, le chef libéral mène le combat de la concertation. À l'extérieur des murs de l'Assemblée nationale, sur toutes les tribunes, il est celui qui écoute et qui exerce un pouvoir sans lieu propre. Dans une démocratie de plus en plus horizontale, Jean Charest peut être considéré comme un «sujet incertain mais authentique», dirait sans doute le politologue Jean-François Thuot. Quand il est entré en politique provinciale, le nouveau chef libéral a bien délimité le cadre de son action. il n'est pas un sauveur, mais un leader. En politique moderne, le leader est sans nul doute celui qui doit se situer à la convergence de l'écoute des groupes et de l'acceptation du rôle de régulation qui est désormais dévolu à l'État. Comme disait en entrevue un jour Bernard Landry, le gouvernement se doit d'être de gauche et de droite. Dans une démocratie fonctionnelle, le pouvoir n'est plus autoritaire mais joue constamment les cartes de la concertation et de la conciliation pour rester bien en place.

Mais encore plus caméléon qu'homme de principes, Jean Charest excelle pour sa part à être partout à la fois, avec tout le monde et en faveur de tous les points de vue.

En fait foi sa toute première bourde politique comme chef libéral qu'il rattrapera très vite, le temps de recentrer son discours un peu plus à droite sans donner l'air d'abandonner sa gauche. Avant même d'être couronné chef du PLQ, M. Charest a en effet évoqué la possibilité qu'un gouvernement du PLQ retarde d'un an le déficit zéro afin d'injecter des fonds dans le réseau de la santé. La réaction des milieux d'affaires sur ce passage obligé des finances publiques a été telle que le nouveau chef libéral a été obligé de rentrer dans le rang illico. Cet épisode laisse toutefois craindre qu'il y ait peu de place dans un gouvernement représentatif libéral pour les groupes et les organismes qui ne contrôlent pas les leviers économiques. Ainsi, quand le Parti libéral tient un colloque spécial sur la santé et la pauvreté, les membres écoutent attentivement. Mais quand, lors du même rassemblement, leur chasseur de tête officiel, Charles Sirois, leur rappelle que les plus démunis doivent eux aussi travailler et être responsabilisés si nécessaire, ils applaudissent à tout rompre.

Que serait donc un gouvernement Charest au sein de la nouvelle démocratie québécoise, sinon un lieu tantôt anonyme, tantôt fraternel, à l'image du leader lui-même, exerçant un pouvoir invisible, qui se cache constamment pour mieux gérer la complexité?