Le deuil

Mario Cloutier

LeDevoir 2 septembre 1998



On analyse depuis quelques jours les récentes performances du chef libéral Jean Charest. Déprime, maladie, fatigue... Et si c'était beaucoup plus simple? L'ancien chef conservateur ne semble pas avoir fait son deuil du rêve légitime qui était le sien: être premier ministre du Canada. Les périodes de rejet et d'acceptation qui suivent un deuil en font un processus qui nécessite du temps. Jean Charest pourrait en manquer.

Après deux mois de vacances, le chef libéral est arrivé au Congrès jeunesse de son parti à Sherbrooke avec un visage d'enterrement. Au lieu d'être frais et dispos, M. Charest paraissait fatigué et de mauvais poil au début du mois d'août. Quelques semaines plus tard, lors de la publication de l'avis de la Cour suprême, même air renfrogné trois fois plutôt qu'une, avant, pendant et après l'événement. Une semaine s'écoule et, lors du caucus de l'aile parlementaire de son parti, le chef du PLQ répète inlassablement, comme un leitmotiv lui servant à se distancer du PLC: «je suis le chef du Parti libéral du Québec.»

Quelle mouche a piqué Jean Charest pour que les vacances lui soient aussi peu profitables? La première explication est celle de la nature même des événements. A Sherbrooke, M. Charest se trouvait dépassé sur sa droite par un Lucien Bouchard qui venait de s'entendre avec ses homologues des autres provinces. Lors du spectacle médiatique de la Cour suprême, le chef du PLQ était à nouveau contraint de répéter une position qui le rapproche plus du gouvernement québécois que du gouvernement fédéral. Mais comment ces pièges pourraient expliquer un tel manque d'enthousiasme, une telle baisse d'énergie avant une campagne électorale qui s'annonce des plus serrées?

En fait, Jean Charest ne semble pas tout à fait bien dans sa peau de leader d'un parti d'opposition provincial. Chez les libéraux, on chuchote qu'il trouve extrêmement pénible de devoir traiter de sujets aussi triviaux que l'asphaltage des routes, les places en garderie et les PME. La greffe entre son équipe et le PLQ n'est pas terminée et le chef semble parfois s'isoler, ayant peu de contacts avec ses députés, ne les consultant à peu près pas. Bref, la naissance d'un nouveau chef, issu d'un mariage entre les désirs du Canada anglais de mettre un terme aux aspirations souverainistes et le manque d'un réel leadership fédéraliste au Québec, a donné heu à une véritable dépression post-partum.

Pour se ressourcer cet été, M. Charest s'est promené au Canada, dans les Maritimes et en Ontario notamment. Il était drôlement plus souriant, l'ancien chef conservateur, à Whitby, en banlieue d'Oshawa, lorsque la petite municipalité l'a honoré en nommant une rue en son nom: Charest Way. «C'est un grand Canadien», a déclaré le maire de l'endroit. Et le ministre ontarien du Travail, Jim Flaherty, d'en rajouter: «Jean est un franc-tireur et c'est ce qui plaît tant aux électeurs partout au Canada.»

Pas étonnant que M. Charest rêve encore de relations internationales, de politique monétaire et des forces armées canadiennes. Quand il voit le gouvernement Chrétien accumuler les bourdes, que ce soit son inaction face à la chute du dollar, son indécision dans le dossier de l'équité salariale ou les lettres de Stéphane Dion, le chef libéral doit se retenir pour ne pas en découdre avec son ennemi juré maintenant devenu son allié. En lieu et place, il doit affronter un ancien collègue de cabinet sur des questions auxquelles il n'a toujours pas trouvé de réponses.

Les conscrits ne font jamais de bons soldats. Et jean Charest a été poussé au Québec par un Canada anglais qui pense encore qu'un point final peut être mis sur le débat constitutionnel. C'est bien mal connaître la réalité historique du Québec où, quoi qu'il arrive, un bon tiers de la population reste d'allégeance souverainiste. Quand le chef libéral ridiculise Stéphane Dion, tout le monde rit mais quand il en remet encore et encore, c'est toute la question nationale qu'il ridiculise et cela risque de se retourner contre lui. Même les fédéralistes québécois aiment réfléchir à cette question de temps à autre.

En entrevue au Devoir au printemps, le président de la Commission jeunesse et candidat libéral dans Rosemont, Jonathan Sauvé, disait qu'il ne suffisait pas d'être anti-souverainiste pour être libéral. S'en tenant à ce discours réducteur «made in Ottawa», Jean Charest offre bien peu d'attrait à un électorat qui cherche désespérément du concret. Certes, M. Charest concerte, mais il devra trancher et prendre position tôt ou tard.

Il l'a fait à Sherbrooke sur l'aide financière aux étudiants. Mais, en point de presse, quelques minutes plus tard, il reculait en ne parlant plus que de qualité d'enseignement et d'accessibilité aux études supérieures. En défendant l'idée d'abolir la loi du 1% sur la formation de la main-d'oeuvre, M. Charest a cru faire plaisir à quelques employeurs, mais il ignorait que la grande majorité des PME sont en faveur de cette initiative. En suggérant de retarder l'atteinte du déficit zéro, il a soulevé l'ire de plusieurs autres. Quand il ose s'avancer, Jean Charest semble reculer un petit peu plus en laissant voir à l'électorat qu'il est mal tombé, mal conseillé et mal préparé.

L'ancien chef conservateur n'est pas encore devenu le parfait petit chef libéral que les fédéralistes attendaient comme leur grand sauveur.