En tant que chef des libéraux du Québec, Charest aura deux handicaps mortels.

Charest ne passera pas
dans le rôle du héros

John F. Conway
Professeur de sociologie à l'Université de Regina et auteur de Debts to Pay: A Fresh Approach in the Quebec Question (Lorimer, 1997)

LeDevoir 16 mai 1998




Il ne fait aucun doute que si les Canadiens anglais pouvaient élire le prochain premier ministre du Québec, Jean Charest l'emporterait haut la main. Hélas! Mis à part la population anglophone en baisse de Montréal, les Canadiens anglais ne pourront pas voter pour le candidat de leur choix. Entre-temps, ce qu'on appellera plus tard la «charestmanie» s'est emparée des Canadiens anglais. C'est un cirque politique étonnant. C'est également triste et navrant.

Une fois de plus, les Canadiens anglais s'illusionnent sur le «problème québécois» en pensant qu'il leur suffit de trouver un sauveur fédéraliste capable de tuer le dragon souverainiste. Tout à coup, la solution se dépouille de toutes ses complexités et se réduit à quelques sondages au Québec qui suggèrent que Charest pourrait battre le premier ministre du Parti québécois, Lucien Bouchard, aux élections provinciales. Si cela devait se produire, rêve-t-on en couleurs, ce serait la fin de Bouchard, la fin de la crise; il n'y aurait pas de référendum, pas de séparation, pas de déclaration unilatérale d'indépendance.

Eh bien, ça ne se passera pas comme ça. D'abord, si Charest avait eu seulement une parcelle de l'habileté politique que lui prêtent les médias et les experts canadiens-anglais, il se serait désisté poliment. Son orgueil considérable l'a cependant emporté sur son sens des réalités et il nourrit maintenant des illusions de grandeur. Les Canadiens anglais ont peut-être raison, se dit-il, peut-être parviendra-t-il à battre Bouchard et à sauver le Canada.

Bouchard et les souverainistes, c'est-à-dire à la fois le Parti québécois et l'Action démocratique de Mario Dumont, vont faire une bouchée de Jean Charest. Examinons les faits froidement, à l'écart des trompettes des médias canadiens-anglais.

Premièrement, Charest est et a toujours été un poids léger en politique. Le succès qu'il a remporté aux dernières élections fédérales est largement attribuable au traitement de faveur que lui ont réservé les médias en tant que ténor du camp fédéraliste au référendum de 1995. Après tout, on avait là un chef conservateur qui promettait à la fois de diminuer les impôts, de réduire le déficit et la dette, de renouveler les programmes sociaux, d'élargir le système de santé et de créer des emplois pour les jeunes.

Personne ne l'a pris vraiment au sérieux. Ni les médias ni ses adversaire n'ont passé au crible ses suggestions et sa rhétorique politique. Il ne s'en tirera pas à aussi bon compte aux prochaines élections québécoises.

Deuxièmement, Charest avait très peu de chances de remporter la course à la direction du Parti conservateur contre Kim Campbell. Il a fallu que Brian Mulroney intervienne personnellement et fasse appel assez bassement à son ambition pour qu'il se jette dans la mêlée. Il a eu pour récompense la direction du Parti conservateur quand Campbell a fait fiasco. Il n'a jamais vraiment été mis à l'épreuve, à plus forte raison une fois couronné comme chef des libéraux du Québec.

Troisièmement, le bilan de Charest sous Mulroney va lui coller à la peau au Québec. En janvier 1990, il a démissionné en disgrâce comme ministre de la jeunesse et du Sport pour s'être ingéré dans une procédure judiciaire.

Cet incident ne lui fera probablement pas beaucoup de tort au Québec. Ce qui revêt plus d'importance pour la politique québécoise, cependant, c'est le fait que Mulroney ait donné à Charest, en avril 1990, la chance de se racheter en le nommant président d'un comité spécial de la Chambre de communes chargé de sauver à la dernière minute l'Accord du lac Meech.

Les audiences du comité lui ont claqué dans les doigts en Saskatchewan lorsqu'il a été accusé d'avoir repoussé et harcelé les adversaires de l'Accord du lac Meech qui essayaient de témoigner devant le comité en public. Après que Charest eut déposé son rapport rédigé à la hâte le 16 mai, l'Accord du lac Meech s'est mis à s'effilocher pour de bon.

Charest proposait d'apporter à l'accord une série d'ajouts qui satisfaisaient peu de gens au Canada anglais, mais qui irritaient profondément les Québécois parce qu'ils avaient pour effet d'affaiblir la reconnaissance de la «société distincte». Ce jour-là, le premier ministre Robert Bourassa a rejeté catégoriquement les propositions. Lucien Bouchard, le protégé québécois de Mulroney, démissionnait du cabinet cinq jours plus tard et du caucus conservateur le lendemain.

A la fin de juin, huit députés conservateurs avaient démissionné à cause du compromis de Charest. Le Bloc québécois a été fondé le mois suivant.

Le rôle de Charest dans ces événements a largement été oublié, à son grand soulagement. Néanmoins, les faits parlent d'eux-mêmes. Il a l'honneur contestable d'avoir joué un rôle clé dans le déclenchement des événements qui ont conduit à l'émergence du Bloc québécois, le premier parti séparatiste québécois dans l'histoire canadienne à avoir réussi en politique fédérale.

En tant que chef des libéraux du Québec, Charest aura deux handicaps mortels. Encore plus que son prédécesseur, Daniel Johnson, il sera qualifié par les souverainistes de candidat du Canada anglais. C'est tellement proche de la vérité qu'il en pâtira énormément auprès de l'électorat québécois.

Et Bouchard reviendra constamment sur le rôle de Charest dans la «trahison» de mars, une «trahison» que même l'ancien premier ministre Robert Bourassa n'a pas pu avaler.

Les Canadiens anglais devraient être honnêtes avec eux-mêmes. Si Charest est un concurrent sérieux, c'est seulement parce qu'il n'y a aucun candidat d'une réelle envergure parmi les nationalistes mous/fédéralistes. Johnson a obtenu le poste pour la même raison; il a été nommé chef à la hâte à une réunion du comité exécutif parce que personne d'autre ne voulait la place.

Croire qu'un homme du calibre de Charest puisse, avec son bagage politique, battre Bouchard aux prochaines élections, c'est nous bercer d'illusions qui nous permettent de reporter une fois de plus notre rendez-vous avec le destin du Québec.