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Le talon d'Achille
LeSoleil 25 avril 1998
Il n'avait peut-être pas mesuré à quel point la lutte au déficit était devenue une sorte de culte depuis l'arrivée de Lucien Bouchard et la tenue des grands sommets socio-économiques. Dans le mesure où il avait mené toute son action politique sur la scène fédérale, c'était compréhensible. Avec le temps, il finirait bien par développer des réflexes plus québécois. Ses dernières déclarations sur la bienveillance des provinces anglophones à l'égard de la langue français suggèrent toutefois que le problème pourrait être plus grave. De mère anglophone, parfait bilingue, M. Charest a grandi dans une région - les Cantons de l'Est - où les relations entre francophones et anglophones ont traditionnellement été moins conflictuelles qu'à Montréal. On peut donc comprendre que sa perception du problème linguistique soit différente. Il faut cependant avoir une vision singulièrement tronquée de l'histoire canadienne pour prétendre que "nous avons réussi à préserver cette langue et cette culture parce que nos voisins des autres provinces canadiennes étaient des alliés, des amis et non pas des étrangers", comme M. Charest l'a déclaré, jeudi, devant des militants libéraux réunis à Châteauguay. C'est faire bon marché du rapport Durham (1840), du Public School Act à l'Île-du-Prince-Édouard (1877), de la suppression des écoles françaises au Manitoba (1890), de l'abolition des droits garantis aux francophones en Saskatchewan et en Alberta (1905), du règlement 17 en Ontario (1912)... Sans parler de toutes les conneries qu'on a entendues depuis trente ans à propos du français sur les boîtes de Corn flakes. Où est-il allé chercher que nos "alliés et amis" du Canada anglais ont contribué à "agrandir l'espace francophone"? S'ils avaient été si préoccupés de la préservation du français, comment se fait-il que les francophones hors Québec se soient assimilés à un rythme aussi affolant? Il ne s'agit pas de l'histoire ancienne. Pas plus tard qu'en mai 1995, la Cour suprême du Canada a refusé d'entendre l'appel d'un franco-albertain, Yvon Lefebvre, qui réclamait le droit à un procès en français. Si le futur chef du PLQ pense vraiment ce qu'il a dit, la perspective qu'il se voit confier les destinées du seul état francophone en Amérique du Nord devient passablement inquiétante. Daniel Johnson a dû traîner comme un boulet la malheureuse phrase qu'il a prononcée le jour où il est devenu officiellement candidat à la succession de Robert Bourassa: I am Canadian first and foremost - Je suis Canadien d'abord et avant tout. J'ai l'impression que M. Charest n'a pas fini de se faire remettre sous le nez sa déclaration sur nos "amis" anglophones. La question linguistique pourrait bien être son talon d'Achille. S'il n'est pas lui-même conscient de la lutte incessante que les francophones ont et doivent encore mener pour préserver leur langue, son intérêt politique devrait lui commander de faire au moins semblant. Hier, on a présenté les résultats du dernier sondage Léger et Léger, selon lequel l'écart entre libéraux et péquistes a diminué de moitié, comme un essoufflement de "l'effet Charest". Il y a sans doute du vrai, mais c'est aussi le premier sondage depuis que M. Charest a été pressenti comme successeur de M. Johnson, où son nom n'est pas mentionné aux personnes interrogées, comme il n'apparaîtra pas sur le bulletin de vote. Sauf dans son comté Sherbrooke, bien entendu. Autrement dit, "l'effet Charest", même s'il était réel, a très bien pu être amplifié artificiellement dans les sondages précédents, qui ont donné jusqu'à 20 points d'avance au PLQ. Étant donné la concentration du vote libéral dans les comtés à forte majorité anglophone de l'ouest de Montréal, on estime que le PLQ doit l'emporter par au moins quatre points sur le PQ pour prendre le pouvoir. Avec 6,5 points d'avance, selon Léger et Léger, les libéraux seraient toujours en mesure de former un gouvernement majoritaire, mais l'écart entre le taux de satisfaction à l'endroit du gouvernement Bouchard et les intentions de vote du PQ suggère que le sondage ne reflète pas encore complètement la force réelle du PQ. Le PLQ ayant déjà fait le plein de ses votes non francophones, c'est essentiellement dans l'électorat francophone que la partie va se jouer au cours des prochains mois. Le PQ détient présentement une avance de 11 points chez les francophones, dont la satisfaction semble précisément en hausse. Pour peu que cette tendance se maintienne, le gouvernement Bouchard pourrait bien conserver sa majorité.
D'où le danger pour M. Charest d'apparaître comme un faible défenseur du français. Les Québécois préfèrent sans doute entendre parler d'économie que de constitution, mais si le futur chef libéral connaissait un peu mieux son histoire, il saurait que la sécurité linguistique a toujours été un facteur déterminant.
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