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Le dilemme de Jean Charest
Élevé depuis sa tendre jeunesse dans le giron du Parti progressiste-conservateur et les arcanes de la politique fédérale, Jean Charest n'a jamais lorgné du côté du pouvoir provincial. Même quand le PC a été réduit à néant, aux élections de 1993, il n'a pas tenté de réorienter sa carrière et ses talents dans une formation québécoise. Ses aspirations étaient canadiennes et le sont demeurées. Il a travaillé d'arrache-pied, pendant quatre ans, pour redonner aux électeurs un parti pancanadien qui soit l'alternative du pouvoir libéral. Il est assez ironique de voir ce Canada, auquel le chef conservateur a tant professé son attachement, le prier amicalement aujourd'hui de remballer l'étendue de ses rêves et d'aller plutôt se rendre utile dans sa paroisse d'origine. C'est d'ailleurs la deuxième fois qu'il reçoit ce message en moins d'un an. Malgré ses loyaux services référendaires en 1995, et malgré une campagne louangée d'un océan à l'autre aux élections générales de juin dernier, il n'a obtenu que 20 sièges dont deux seulement hors le Québec et les Maritimes. À peine, d'ailleurs, avait-t-il eu le temps de recevoir l'offre de succession de Daniel Johnson que des puissances du PC sortaient de l'ombre et faisaient savoir qu'ils lui trouveraient avec plaisir un remplaçant issu des provinces de l'Ouest, comme il se doit pour faire la lutte au Reform Party. Le deuil ne durerait pas longtemps. Les protestations d'amitié qui accompagnent cet élégant renvoi avec ordre de mission à domicile sont sans doute sincères quand elles viennent de son parti ou de commentateurs inquiets de l'avenir du Canada et toujours en espérance d'un sauveur. Mais M. Charest, aguerri, sait ce qui se cache de moins aimable derrière les embrassades des libéraux de M. Chrétien. Aux élections de 1997, il a remporté plus de 800 000 voix au Québec, empêché le Parti libéral du Canada d'y retrouver quelque assise un peu solide, permis au Bloc québécois, par la division des voix, d'échapper au massacre et de demeurer une force importante aux Communes. Son départ de la scène fédérale, surtout s'il est remplacé par un Ralph Klein ou l'équivalent, serait une bénédiction pour le Parti libéral de Paul Martin qui suivra le Parti libéral de Jean Chrétien. C'est cela qui compte à leurs yeux, plus que son éventuel succès au Québec. L'accolade est traîtresse. M. Charest sait aussi, infiniment mieux que les éditorialistes du Canada anglais et les financiers qui veulent lui faire «un pont d'or» vers la Grande-Allée, que les bretelles d'accès à ce pont ressemblent à un calvaire, nonobstant les sondages. Sa popularité au Québec, que les souverainistes s'entêtent stupidement à minimiser, est réelle. Contrairement aux sauveurs que le Canada a espéré de décennie en décennie voir écraser le «séparatisme» - les Trudeau et Ryan et Dion par exemple -, M. Charest n'a jamais eu d'idée structurée de ce que doit être la fédération canadienne. Il a suivi les méandres du gouvernement Mulroney, décentralisateur un jour et centralisateur le lendemain. Il a approuvé l'Accord du lac Meech quand on le lui a demandé en 1987 et a contribué à l'affadir quand on le lui a demandé encore en 1990. Devenu chef du Parti conservateur à la fin de 1993, croyant la menace souverainiste éloignée, il a littéralement expurgé le programme constitutionnel de son parti de toute référence au Québec. Il y a soudainement retrouvé intérêt quand le débat référendaire a recommencé. Il a alors intégré à son vocabulaire la notion de «pacte» vaguement parente du «partenariat» proposé par les souverainistes, ce qui lui a permis de reprendre pied au Québec durant la campagne électorale de 1997 sans y mettre de contenu. Son programme économique a été objet de dérision d'un bout à l'autre du Canada qui, heureusement pour lui, ne s'y intéressait guère. Si l'on demandait aux Québécois à quelle idée-force ils identifient la personne de M. Charest, ils n'en pourraient nommer une. Ce qu'ils apprécient chez lui, et fortement, c'est sa personnalité sans arête, qui contraste si fort avec le mode agressif des ténors libéraux fédéraux et avec les marées acides de l'indignation péquiste. M. Charest plaît par sa capacité de se tenir au-dessus de la mêlée, à équidistance des belligérants, en proférant des généralités d'une voix chaude et plutôt calme. Son attitude convient à une large partie des électeurs québécois qui éprouvent une réelle fatigue référendaire. Elle les porte à se détourner d'un gouvernement péquiste qu'ils aiment bien, comme le disent les sondages, mais qui ne cesse de leur promettre de les replonger dans le drame du OUI-NON dès le lendemain du prochain scrutin. Peu leur importe, dans ces conditions, que M. Charest dise bleu, ou rouge, ou vert, ou déclaration de Calgary. Il incarne, pour l'instant, la sainte paix. Mais c'est un rôle qu'il ne peut tenir que de son siège actuel, à Ottawa, loin de l'arène qu'est l'Assemblée nationale. Il n'y aurait pas mis les pieds depuis deux minutes que son discours abstrait devrait se préciser. Que nombre de ses appuis anglophones et canadiens lui demanderaient, par exemple, de s'engager à assouplir les lois linguistiques, à libérer l'accès à l'école anglaise, à bilinguiser intégralement les services de santé, à renoncer à ce qui reste de revendications constitutionnelles formelles dans le programme du Parti libéral du Québec. Où logerait-il dans ces débats qu'il a toujours soigneusement évités? Et c'est sans parler des pièges du déficit zéro, où un Lucien Bouchard a réussi à calmer les élites syndicales et sociales en tablant sur de vieilles complicités et sur des affinités souverainistes alors qu'un Daniel Johnson, même au pouvoir, n'avait pas osé s'engager sur cette voie et défier la grogne. Imagine-t-on un Jean Charest, bien moins familier que M. Johnson avec les trucs et trocs politiques des institutions québécoises, s'en tirer encore longtemps indemne? Il ne pourrait y arriver à moins de se muer en réincarnation de Robert Bourassa, ce qui serait déjà un impossible programme, d'ailleurs inacceptable à ses thuriféraires d'aujourd'hui qui ont tant abhorré, chez notre ancien premier ministre, le fédéralisme à bémols. M. Charest sait tout cela, qui jette de l'ombre sur sa courte avance dans des sondages hypothétiques. Mais s'il ne se soumet pas aux directives que lui impose littéralement le pays de son si cher passeport, la déception sera telle que ses amis deviendront vite ses ennemis, qu'on asséchera sa caisse électorale comme l'en menacent déjà des financiers, et que sa carrière fédérale pourrait être bientôt ruinée. Par contre, s'il cède et plonge dans la mêlée, le gouvernement du Parti québécois aura tout intérêt à faire traîner le rendez-vous électoral, à le laisser s'enferrer dans les questions québéco-québécoises les plus piégées, en conservant ainsi des chances, déjà bonnes, de le défaire. Ce qui serait beaucoup plus glorieux que de vaincre Daniel Johnson et frapperait durement le camp fédéraliste dont la lignée de héros assez crédibles touche, avec lui, à sa fin au Québec. Quel avenir lui resterait-il, là encore?
La vie politique a été cruelle pour M. Johnson. D'une autre façon, mais toujours à cause
du même mal canadien, elle l'est autant aujourd'hui pour M. Charest. Il a toujours été
l'homme du risque minutieusement calculé, et on l'oblige soudain à jouer son avenir à
pile ou face.
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