Un tournant

L'arrivée de Jean Charest sur la scène provinciale force les deux partis à des changements majeurs

Lise Bissonnette


LeDevoir, 27 mars 1998



Encore une fois un «non» politicien s'est mué en «oui». Jean Charest délaisse la direction du Parti progressiste-conservateur du Canada pour briguer la direction du Parti libéral du Québec, un de ces tournants bizarres dont la politique québécoise aura le secret tant que la question nationale n'aura pas trouvé sa réponse. Dans le long défilé des présumés hommes-providence qui ont échoué jusqu'ici à la résoudre, M. Charest est une figure encore floue, comme l'a confirmé son discours de candidature, malgré le débordement de confiance que manifestent ses alliés anciens et nouveaux.

Les réserves que suscitent ses changements d'allégeance partisane et de lieu de travail sont exagérées. Les organisateurs libéraux et conservateurs ont beau se chamailler sur le terrain et se disputer les bailleurs de caisse électorale, il y a belle lurette que leurs partis sont interchangeables quant à ce qui compte, les politiques et programmes. Depuis cinq ans, le Parti libéral du Canada, sous la gouverne de Jean Chrétien, a épousé toutes les orientations économiques, sociales, culturelles, du Parti progressiste-conservateur du Canada qui l'avait précédé au pouvoir, sans que ses partisans en éprouvent de la gêne. Et le Parti progressiste-conservateur, sous la gouverne de Jean Charest, a pendant ce temps abandonné son conservatisme le plus marqué au Reform Party pour adopter les thèses centristes du Parti libéral du Canada. Qui s'en soucie et qui le remarque? Nous sommes à l'ère de tous les métissages et celui-ci est le plus aisé de tous, dans l'univers politique nord-américain où les partis d'idées sont rarement ou jamais des partis de pouvoir. Quant au va-et-vient entre la scène provinciale et fédérale, il ne date pas d'hier et les politiciens de carrière, comme M. Charest, sont sans doute mieux outillés que d'autres pour y survivre. Enfin, on ne peut reprocher au futur chef d'être plébiscité tant par le Parti libéral que par le reste du Canada; c'est leur problème plus que le sien, il a lui-même reconnu d'emblée qu'il y avait là, dans cette ruée vers une seule bouée de sauvetage, le signe d'un malaise profond.

Plus inquiétantes sont les questions qui persistent sur sa capacité de traiter des dossiers plutôt que des images. Il n'a jamais, de près ou de loin, donné quelque signe de s'intéresser aux questions concrètes et souvent brûlantes qui alimentent l'Assemblée nationale, sauf pour débiter des clichés sur la santé et l'éducation. Il n'a laissé aucune trace importante dans les quelques ministères fédéraux qu'on lui a confiés. Les tergiversations confinant à la roublardise qui viennent de marquer sa décision sont déjà signe d'une tendance à suivre le vent plutôt que des convictions. Et hier encore, dans un discours pourtant longuement peaufiné, il n'a su que répéter avec de meilleurs accents les lamentations habituelles de Daniel Johnson sur les méfaits du «séparatisme», sans ouvrir d'autres perspectives au Québec que la formule creuse de se contenter «d'être ce qu'il est» au sein d'un Canada qu'il annonce par magie conciliant.

Tous les tests sont donc à venir, malgré le caractère triomphaliste des sondages qui sont mesures volages. Le premier défi l'attend évidemment au Parti libéral du Québec. Comme il l'a fait récemment en Nouvelle-Écosse, M. Charest a présenté hier son nouveau parti sous les couleurs d'une «coalition» capable d'accommoder tous les courants québécois. Il évoquait là une théorie, qui fut vraie à l'époque de la Révolution tranquille mais qui s'est dissoute depuis une dizaine d'années, avec les stratégies de Robert Bourassa qui jouait les factions les unes contre les autres, avant que Daniel Johnson les laisse librement s'entredévorer, véritable reflet d'un pays«"partitionné» avant l'heure. Le Québec a bien besoin, nous l'avons souvent répété, d'une opposition beaucoup plus concertée. Il y va aussi de la crédibilité de l'Assemblée nationale, de son équilibre, de la nécessaire apparition de propositions de rechange, en lieu de la stridence quotidienne des dénonciations faciles. C'est là qu'on jugera de la capacité de M. Charest à se colleter avec de véritables contenus, à saisir le pouls des questions québécoises, à les faire siennes, un instinct qu'il n'a pas su démontrer à Ottawa. Peu importe qu'il vienne de Sherbrooke, comme le disent avec quelque dédain des péquistes qui croient avoir le monopole de la sophistication, en oubliant que Jonquière n'est pas une origine moins provinciale. Tout tient à sa volonté d'apprendre et de se décider enfin à plonger au cur des débats plutôt qu'à les contourner d'une pirouette aimable, comme il pouvait s'en contenter à distance. Ceux qui lui conseillent de ne pas se faire élire, de se tenir le plus longtemps possible à l'écart de l'Assemblée nationale, sont de mauvais amis. L'hypothèque qu'il doit lever est justement celle-là, la réputation d'être étranger aux arbitrages complexes confiés aux législateurs québécois et d'être incapable d'y tenir un rôle significatif. Il n'y a qu'un lieu pour démontrer le contraire, et il est à Québec, dans l'arène.

Par sa suffisance, et l'indifférence qu'éprouvent si souvent les partis idéologiques à l'égard des mécanismes démocratiques auxquels ils croient pouvoir substituer leur jugement, le Parti québécois s'est placé en situation vulnérable. La décence lui interdit maintenant de déclencher des élections avant que le nouveau chef du Parti libéral ait eu le temps de se familiariser avec ses fonctions et ses dossiers. Le gouvernement doit donc poursuivre les réformes difficiles pour lesquelles il n'a jamais requis de mandat, entreprendre avec les employés du secteur public une négociation ardue qu'il sera forcé de mener à terme avant un scrutin, continuer à remettre en ordre un État que le Parti libéral ne demanderait pas mieux que de trouver en déficit zéro, avec grogne décroissante, quand il entrera en campagne électorale, avec l'atout d'un chef jeune, disposé à promettre de bien beaux lendemains.

Cette gaffe monumentale devrait commander au Parti québécois un aggiornamento majeur, aussi important que celui auquel devra se livrer le PLQ. S'impose un bilan sérieux des politiques publiques et de leurs effets réels sur les citoyens, plutôt que le cynisme des arrangements au «sommet» entre élites, comme ce fut le cas en octobre 1996. Et un renouvellement du personnel politique qui a si mal conseillé le premier ministre, et de l'équipe des élus péquistes eux-mêmes, où traînent des vétérans débranchés; quiconque a écouté M. Chevrette hier soir, serinant avec son ton de taverne les plus éculés des vieux disques, n'a plus besoin de démonstration.

Enfin, le PQ est acculé à une réflexion moins automate sur l'article un de son programme, gainé aujourd'hui dans une stratégie suicidaire que répudie une majorité de Québécois opposés à la perspective d'un référendum prochain. Car tout est en place, à cause de son impéritie, pour que la prochaine élection soit référendaire. Et tout sera mis en oeuvre, par le Canada qui s'en mêlera aux côtés d'un PLQ rajeuni, pour que bascule alors le projet souverainiste sous un concert de promesses de renouvellement dont il importera peu, encore une fois, qu'elles soient sans lendemain. Mais le Parti québécois, faut-il le rappeler à ses dirigeants, n'est pas propriétaire de l'idée de souveraineté, il n'en est qu'un fiduciaire durant son passage au pouvoir. On aura compris hier, en écoutant M. Charest, qu'il n'éprouve aucune sensibilité à l'égard de cette aspiration historique, qu'il trouve ses fondements révolus, et qu'il la passerait aux pertes canadiennes sans ressentir la moindre gêne. S'il ne revoit pas son programme, ses acteurs, ses stratégies, le Parti québécois est en danger, désormais, de devenir l'instrument objectif de ce désolant aboutissement d'un espoir légitime, et l'histoire le sanctionnera.