Johnson fuit le massacre

Et en avant pour le plan C...

Gilles Lesage

LeDevoir 3 mars 1998



Est-il surprenant que Daniel Johnson démissionne? Non: les coups ont plu tellement drus, de toutes parts, que même la carapace la plus coriace a fini par en être ébranlée. Oui: si près du rendez-vous électoral, ce sacrifice expiatoire risque d'ébranler plus les fédéralistes que le gouvernement.

C'est Claude Ryan, lors de sa campagne au leadership, qui a attiré M. Johnson au Parti libéral du Québec, il y a tout juste 20 ans. Protagoniste pour le NON référendaire de 1980, il se porte candidat et est élu en avril 1981 député de Vaudreuil-Soulanges. Deux ans plus tard, après le rejet de son mentor, il se présente à la direction du PLQ contre Robert Bourassa. Jeune et sans racines profondes, il arrive troisième, derrière Pierre Paradis. Les libéraux revenus au pouvoir, M. Bourassa en fait l'un de ses principaux ministres, d'abord à l'Industrie et au Commerce, puis au Trésor.

C'est là surtout, au début de cette décennie de freinages, que M. Johnson s'impose par sa rigueur et sa pugnacité. Et, tandis que son chef joue à l'équilibriste, il maintient le cap sur un fédéralisme orthodoxe. À l'instar de M. Ryan, le rapport Allaire passe mal chez lui. Fin 1993, quand M. Bourassa, épuisé, doit quitter le navire ébranlé, M. Johnson est le seul, de tous les candidats pressentis, à prendre la relève, cahoteuse.

Dès lors, un peu comme son frère cadet Pierre Marc, son destin vire au pathétique. Il profite des mois ultimes de neuf ans de règne libéral pour apposer son sceau, marqué d'un retentissant «Canada d'abord». Premier clivage. En matière de suffrages populaires, libéraux et péquistes sont au coude à coude, mais les électeurs des comtés francophones assurent l'élection facile de M. Parizeau. Un an plus tard, le même scénario se répète, à l'inverse. Le NON l'emporte de justesse, en dépit du love-in fédéraliste à Montréal. Grand choc et branle-bas de combat.

Depuis deux ans, aussi bien à Québec qu'à Ottawa, les ultrafédéralistes dressent des plans pour se débarrasser d'un chef qu'ils estiment trop complaisant envers les séparatistes et trop mou envers les fédéralistes... mous. M. Johnson s'accroche, se démène comme un diable dans l'eau bénite par Jean Chrétien et ses acolytes québécois. Ses allures de technocrate, son humour à la britannique passent mal la rampe, même avec Jacques Parizeau en face de lui. L'arrivée du passionné Lucien Bouchard et de son charisme messianique écartèle davantage le PLQ en deux ailes antagonistes. Tensions et feux croisés.

Tant qu'il a vécu, le conciliateur-né qu'était M. Bourassa a pu colmater les brèches, d'autant que personne de quelque envergure ne voulait de la succession malaisée. Faisant contre mauvaise fortune bon cur, M. Johnson a combattu à la fois les sondages - qui le défavorisent sans cesse, y compris contre le superorthodoxe Jean Charest -, les péquistes, les médias - surtout les caricaturistes, déchaînés contre une tête de Turc si évidente - et ses supposés amis.

Les coups les plus durs, en effet, sont probablement venus de la grande famille libérale; à cause du danger que court son option au Québec, elle n'accepte aucun compromis et repousse tout déviationnisme quel qu'il soit. Tentant maladroitement de revivifier l'aile nationaliste, mise à mal depuis Charlottetown, M. Johnson ne suscite que méfiance là où M. Bourassa, charmeur, faisait la quadrature du cercle. Refusant de faire de la politique partisane avec la crise du verglas, on l'accuse de ne pas jouer son rôle de chef de l'opposition. À l'Assemblée nationale même, ses choix sont ouvertement contestés par des députés pour qui rien de bon ne peut sortir du satan séparatiste.

Sur la corde raide, le chef libéral fait des pieds et des mains pour que ses «alliés» entrebâillent la porte à de laborieux compromis, comme la Déclaration de Calgary. Mais il ne tire aucun fruit de ses efforts. M. Bouchard occupe toute la scène à Québec et M. Chrétien et ses sbires se comportent outrageusement, comme de grands frères ombrageux.

Pendant que des députés profitent de leurs vacances en Floride pour grenouiller contre leur chef meurtri, celui-ci ose s'allier à son vieux maître Ryan pour dénoncer le renvoi fédéral en Cour suprême concernant la sécession du Québec. Pas plus habiles l'un que l'autre - et sans M. Bourassa pour temporiser désormais -, l'ancien et le nouveau chef font glousser les souverainistes de plaisir, tandis que leurs amis crient à la trahison. Pour se rendre compte de l'outrage, il faut lire la presse anglophone qui, de Terre-Neuve à Victoria, considère désormais M. Johnson comme un crypto-séparatiste ou, pire, comme un suppôt du diable sécessionniste lui-même.

Loup dans la bergerie? Coup de grâce dévastateur. Pour un fédéraliste bon teint, qui a refusé de suivre les traces de son père et de jongler avec «égalité ou indépendance», pour un nationaliste modéré, qui a combattu «l'affirmation nationale» de son propre frère, l'ignominie atteint son comble: les ministres Dion et Massé répliquent à M. Bouchard, en lieu et place du chef libéral à bout de souffle.

Fil rompu. Confiance ternie. Fin cruelle de la «dynastie» Johnson - sans deuxième miracle - et des élections printanières.

Qui entonnera le credo canadien?