Le rêve du Canada anglais: Charest à Québec, Klein à Ottawa
Et en avant pour le plan C...
Gilles Lesage
LeDevoir 14-15 mars 1998
I1 n'y a pas moyen de passer à côté: les commentateurs du Canada anglais n'en ont encore cette semaine que pour Jean Charest et le rôle messianique qui l'attend au Québec. La plupart tiennent pour acquis qu'il répondra à son devoir sacré et se mettent à rêver tout haut.
Une fois le sauveur parti terrasser le démon séparatiste, la place sera libre à Ottawa pour Ralph Klein, chargé à son tour d'unifier la droite, conservateurs et réformistes confondus. Preston Manning serait même disposé à céder son poste de chef de l'opposition au premier ministre de l'Alberta.
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Les analystes et éditoriaux pressant M. Charest de succéder à Daniel Johnson sont tellement nombreux qu'on ne peut en faire qu'un survol, surtout à partir des titres.
Le départ de M. Charest peut entraîner la disparition des Tories à Ottawa, opine The Times-Transcript, à Moncton, mais «s'il veut être utile à son pays, il doit faire face à Lucien Bouchard».
Charest doit prendre la direction du PLQ, intime The Daily Gleaner, de
Fredericton. «Cela le placera au bon endroit au bon moment, modifiant son parcours politique de manière adéquate.»
Sa province a besoin de Charest, statue le gourou tory Dalton Camp dans The Telegraph Journal: il peut battre Bouchard et sauver le Canada.
Ce n'est toutefois pas l'avis de Robert Pichette, dans le même Telegraph Journal, de Saint-Jean, N.-B. Pour lui, M. Chrétien prend les bons moyens pour que le Québec rentre dans le rang. «Et il y a un urgent besoin au Québec même de fédéralistes plus solides que MM. Johnson, Ryan et Charest, en dépit des sondages.»
Un digne émule de William «Pit Bill» Johnson, que ses admirateurs retrouveront avec plaisir dans la chaîne des Sun (Ottawa, Toronto) et dans The Financial Post, après que The Gazette eut donné son congé au candidat à la présidence d'Alliance Québec. Il ne faut pas se limiter aux sondages québécois, décrète-t-il. «Un bon jour, les libéraux du Québec devront décider d'être un parti fédéraliste, point. Ça n'arrivera pas avec Charest.»
La relève de Bill est assurée. Andrew Coyne, columnist de Southam News, est catégorique: il n'y a pas de différence entre Charest et Johnson. Et le seul qui soit assez passionné et déterminé pour faire la différence, selon lui, c'est l'avocat Guy Bertrand, qu'il faut encourager à être candidat. D'autant que le pourfendeur de la sécession se dit lui-même sensible au chant des sirènes... libérales.
Dans The Gazette, Paul Wells prévoit que M. Charest restera à Ottawa pour y faire la bataille qui s'impose. Il opine aussi que, tout en aimant bien le chef tory, il est loin d'être assuré que les Québécois voteraient pour lui.
Et s'il reste à Ottawa?, se demande Don Macpherson, dans The Gazette. «Après toute cette "charestomanie", s'il n'est pas candidat, le prochain chef libéral, quel qu'il soit, semblera un prix de consolation à côté du gros prix fuyant. Le PLQ a tellement courtisé Charest que, s'il le laisse tomber, le parti risque aussi de tomber en pleine face.»
Les deux quotidiens d'Ottawa, du moins en édito, font activement campagne pour le messie de Sherbrooke. Mais le doyen Douglas Fisher opine, dans The Sun, que «Jean Charest est l'un des politiciens les plus habiles d'Ottawa, et [que] c'est là qu'il doit rester pour rendre le Canada plus attrayant aux Québécois».
Avis divergents chez les penseurs du torontois Financial Post. Charest n'a pas le choix, statue Naville Nankivell: «L'appel des libéraux est irrésistible, c'est ce qui est le mieux pour lui, le Québec et le Canada.» Que non, rétorque Hugh Segal, gourou de l'ère Mulroney: «Quand les libéraux vous font une offre que vous ne pouvez refuser, il est préférable de la refuser.» «Jean Charest est le Clinton du Canada, ironise David Frum, Hillary Clinton»: l'orgueil, l'incohérence, la paranoïa...
A Toronto, c'est encore la cour effrénée qui domine. The Globe and Mail explique pourquoi Jean Charest doit devenir rouge, tandis que Jeffrey Simpson opine que la seule manière de réussir pour lui, ce serait de briser le moule dominant qui enserre le PLQ, les sécessionnistes, l'intelligentsia et les médias québécois. Il en doute.
Un autre discours se développe en filigrane. Si M. Charest vient à Québec, il laissera la place à un nouveau chef, Ralph Klein par exemple, qui pourrait regrouper la droite canadienne, avec la bénédiction même de Preston Manning.
C'est notamment le message que The Globe and Mail a saisi et propage: Laissez, de sorte que l'on puisse entreprendre l'union de la droite.
Ted Byfield, éminent westerner, écrit dans The Financial Post que le départ de Johnson met de l'avant le plan visant à ce que Klein devienne premier ministre du Canada.
The Toronto Sun insiste aussi sur l'occasion qui s'offre: si la direction du PC devient disponible, les tories et les réformistes seraient bien avisés de guérir le mal qui les fige dans l'opposition, au profit des libéraux. C'est d'ailleurs le grand dessein de Manning: être un parti de pouvoir, pas un NPD de la droite!
A Edmonton, à Calgary et à Vancouver, le même espoir fait surface: Charest à Québec, Klein à Ottawa.
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