Pourquoi Charest doit virer au rouge

Et en avant pour le plan C...

Gilles Lesage

LeDevoir 21 mars 1998



I1 n'y a pas moyen de l'éviter. Il est encore beaucoup question cette semaine de la «nécessité pour Charest de virer au rouge», tout en se demandant s'il peut vraiment gagner la bataille du Québec.

En corollaire, on se demande s'il faut tenter d'unifier la droite canadienne ou, simplement, former une coalition capable de battre les libéraux fédéraux.

Finalement, on dénonce le «racisme» des sécessionnistes québécois et on déplore qu'ils aient mené et gagné la guerre du drapeau aux Communes.

Dans The Gazette, L. Ian MacDonald rend un vibrant hommage au chef démissionnaire Daniel Johnson: C'est un coup de maître qui démontre qu'il est bien plus astucieux qu'on le pense. Non seulement par un effet de dominos, force-t-il un réalignement politique majeur, mais il forcera probablement Lucien Bouchard à retarder à l'an prochain les élections générales, donc après des négociations ardues avec le secteur public. «Vilipendé par ses adversaires au Québec, miné par ses prétendus alliés à Ottawa, il [M. Johnson] les a tous dépassés. Non pas en se fâchant, mais en leur rendant la pareille.»

A Toronto, on ne lâche pas. «Il y a donc avantage à ce que M. Charest retourne au Québec pour assumer le leadership fédéraliste, conclut The Globe and Mail en édito. La cause du Canada n'est pas perdue s'il renonce à l'appel des libéraux du Québec, mais elle est renforcée s'il les embrasse. Voilà pourquoi, dès que le théâtre kabuki en cours à Ottawa sera terminé, Jean Charest doit aller à Québec.»

Marie-Josée (Drouin) Kravis décrète dans The Financial Post qu'«avec l'affreux bilan de Bouchard, la meilleure défense, c'est l'attaque». Associée du Hudson Institute, elle explique que le gouvernement québécois évite les vrais enjeux et elle conclut ainsi: «Ottawa ne doit pas se mêler de la bataille du Québec, tout comme le reste du Canada. Lucien Bouchard a eu assez de chances faciles. Cette fois, il ne pourra s'en tirer en se lançant à l'offensive. Il doit faire face à son bilan, fort maigre.»

Après Andrew Coyne, columnist de Southam News, Peter C. Newman se demande si l'avocat Guy Bertrand ne serait pas plus indiqué que Jean Charest pour battre les séparatistes. «C'est peut-être trop demander que de donner une autre "mission impossible" à Charest, conclut-il dans le Maclean's Newsmagazine. Pourquoi ne pas faire appel au candidat que les séparatistes craignent le plus: Guy Bertrand, l'ancien souverainiste qui s'est acquis l'affection du public avec ses braves défis constitutionnels. Ce serait le face-à-face idéal, qui permettrait à Lucien Bouchard de se retirer avec élégance. Bien, de se retirer»

Un autre gourou, Allan Fotheringham, ne donne pas cher de la peau de Charest dans les Sun qui publient sa prose. «Comme il l'a dit lui-même, le pays est dans un état pitoyable si nous pensons qu'un seul homme peut sauver la nation. Mais la publicité massive enfle l'ego, et il s'y abandonne. En campagne électorale, Bouchard le mangera au petit déjeuner»

Que non, opine Richard Gwyn dans The Toronto Star. «Les sceptiques ont tort. Ce qui est intéressant et significatif dans la vague de pression d'un océan à l'autre pour que Charest plonge à Québec, c'est que cela révèle la force et la profondeur du sentiment que ce pays mérite d'être sauvé [...] Nous avons créé un sens de l'identité canadienne, même s'il est impossible d'expliquer ce qu'il est. Pourquoi ne pas se sentir patriotes, même un peu orgueilleux?»

La décision de Charest peut être un vrai catalyseur pour la politique canadienne, souhaite The Times-Transcript de Moncton. S'il va à Québec, le PC et le Reform en sortiront différents. «Le véritable sens de son départ, ce sera un réalignement des Partis fédéraux, sur lesquels des pressions s'exercent depuis des années. »

Un peu partout, on jongle avec cet effet de dominos, mais peu en tirent pour l'heure des conclusions fermes. Au contraire, plusieurs font ressortir l'antagonisme profond entre Preston Manning et les vrais torys; d'autres notent que Ralph Klein n'a pas la stature «nationale» qui lui permettrait de regrouper la droite et de déloger les libéraux. «Vous voulez devenir premier ministre du Canada?», ironise le professeur Michael Bliss dans The Toronto Star. «Pas de chance, à moins que vous ne fassiez déjà partie du conseil des ministres de Jean Chrétien.»

Michael Harris partage cet avis dans The Toronto Sun: «Charest fera les batailles de Jean [Chrétien] au Québec, et les conservateurs se battant entre eux autour des pommes de discorde qu 'il leur aura laissées. Ce qui permettra au petit gars de Shawinigan de rire jusqu'au changement de millénaire.»

«Personne ne peut se réjouir de la mort de ce qui fut naguère un grand parti, conclut The Ottawa Citizen. Mais pour les torys, encore plus que pour les libéraux du Québec, c'est la fin. Dommage que Charest ait la mauvaise fortune d'être présent aux deux lits d'agonie. »

La droite doit s'unir, plaide The Calgary Sun: «Les réformistes devraient prendre Manning au mot, voulant que l'union de la droite soit plus importante que n'importe quel chef, même s'il serait sûrement candidat pour diriger cette nouvelle droite. Sinon, le conservatisme canadien sifflera dans le cimetière.»

Deux ans après le départ de Charest pour Québec, prévoit David Frum dans The Toronto Sun, il y aura de toute manière une nouvelle opposition unifiée à la droite du centre. Sa conclusion: les torys dirigés par Gary Filmon et le Reform de Manning feront alliance en vue des prochaines élections générales canadiennes.

Une coalition plutôt qu'une fusion, c'est ce qu'il y a de mieux pour la droite, opine Barbara Yaffe dans The Vancouver Sun. Le conservateur vote tory dans l'Est et Reform dans l'ouest: ces deux loyautés suggèrent de partager les efforts électoraux.

Dans le même journal, l'édito anonyme accuse: «Les sécessionnistes infligent du racisme aux Canadiens» en prétendant que le Canada n'est pas un vrai pays. «C'est le monde à l'envers pour Bouchard et ses amis séparatistes. Le Canada est un pays, un pays moderne qui transcende l'ethnicité et la langue. C'est le rêve fiévreux du Québec républicain de M. Bouchard qui est irréel, basé sur la race, la xénophobie et le pétage de bretelles. Les modèles pour ceux qui, comme M. Bouchard, veulent faire marche arrière vers le tribalisme sont les non-pays ensanglantés et brisés du monde, tels que le Liban, l'Irlande du Nord et l'ex-Yougoslavie.»