Le sauveur et le messie (bis)

Et en avant pour le plan C...

Gilles Lesage

LeDevoir 7-8 mars 1998



Même si le sauveur continue de résister à la cour frénétique qu'on lui fait, les médias anglophones poursuivent leur campagne de charme auprès du messie Jean Charest et de son plan C, le seul qui puisse empêcher la sécession du Québec.

Aussi, après une première revue de presse jeudi, force est d'en consacrer une deuxième à ce seul sujet-vedette tellement il domine l'actualité depuis la démission de Daniel Johnson, lundi dernier. «Daniel who?» (comme titrait récemment The Globe and Mail).

«L'emploi de messie est disponible», titre The Chronicle-Herald de Halifax: M. Charest est perçu comme le seul qui puisse battre saint Lucien (Bouchard) à cette guerre de popularité qu'est devenue la politique. "Il veut cependant devenir capitaine Canada et la politique provinciale ne l'intéresse pas. Mais a-t-il le choix de dire non» à ce qui est peut-être le poste le plus important au Canada?

Un bémol du côté de Saint-Jean (Nouveau-Brunswick), où The Telegraph Journal est l'un des rares à soulever des questions précises sur le leadership fédéraliste de M. Charest. «Nous soulevons ces interrogations pour insuffler un peu de réalisme dans la cour qu'on lui fait. Durant le référendum de 1995, M. Charest se moquait de M. Bouchard, qui suggérait que la souveraineté ferait disparaître les problèmes comme par magie. M. Charest pourrait être un puissant champion de l'unité canadienne, mais il n'a pas non plus de baguette magique, et personne ne devrait tenter de lui en tendre une.»

Il est bien possible que le Parti conservateur doive mourir pour que le Canada survive, opine Robert Fife dans The Ottawa Sun, prévoyant que la défection de M. Charest laisserait le PC exsangue à Ottawa. «Charest a une décision difficile à prendre, mais enfin de compte, les fédéralistes doivent espérer qu'il répondra à l'appel. Le sens du devoir lui impose de laisser de côté son ambition personnelle pour le grand bien du Canada.»

Dans le même journal populaire, Sean Durkan écrit aussi que «Charest n'a vraiment pas le choix». Mais Douglas Fisher rappelle qu'il importe surtout de mettre l'accent sur le prochain référendum, promis par M. Bouchard. «La victoire [du NON] devrait être suivie de concessions et de compromis quant au caractère unique du Québec. Pas de blagues comme celle de Pierre Trudeau après 1980 et de Jean Chrétien depuis 1995. Et pas de gorges chaudes.»

Charest est le meilleur espoir des forces fédéralistes, estime Don Martin, columnist du Calgary Herald à Ottawa. Et prendre la direction des libéraux du Québec peut être sa propre planche de salut. «Pardon, Jean. Ce qui importe pour vous en ce qui a trait à l'Alberta, c'est de servir avec compétence comme chef fédéraliste au Québec, non pas comme un tory oublié à Ottawa. Allez-y donc.»

The Edmonton Journal s'interroge sur les capacités de M. Charest qui, comme bien d'autres politiciens, est effrayé par les tactiques des séparatistes. «Si Charest devient premier ministre du Québec, la situation sera-t-elle meilleure pour l'Ouest qu'elle l'est avec Bouchard? Il est peut-être préférable qu'il reste à Glebe» (le quartier chic d'Ottawa où le chef tory vient de s'acheter une maison de près d'un demi-million).

Comme bien d'autres columnists, Richard Gwyn salive, dans The Toronto Star, sur les chances qu'aurait M. Charest de battre M. Bouchard, évitant ainsi un troisième référendum en quelque 20 ans. «L'avenir du Canada se résume donc au choix personnel de Charest et, s'il choisit de se battre pour le Canada au Québec même, et à notre intention ferme de l'aider à gagner cette bataille.»

Dans la même veine, dans le même journal, David Crane souhaite que Charest puisse mettre fin aux dommages des séparatistes et à l'incertitude qu'ils créent et propagent. «L'habileté de Charest comme communicateur l'aiderait à faire passer son message de manière crédible, forçant les Québécois, bien mal servis par leurs propres médias, à faire face aux enjeux et à prendre des décisions plus réalistes. Aussi l'avenir du Canada dépend peut-être de la décision que Charest doit prendre incessamment.»

C'est un bon plan C (pour Charest, évidemment), titre The Financial Post en éditorial, allusion au plan A et, surtout au plan B fédéral visant à mettre le Québec à sa place. «Etant donné le désarroi des fédéralistes du Québec, ü est bien possible que la meilleure manière de servir le Canada soit, pour Charest, de faire face directement aux séparatistes du Québec. »

Dans le même journal, le gourou conservateur Hugh Segal fait l'éloge de Daniel Johnson, qui a mis de côté son ambition pour faire avancer la cause fédéraliste, et qu'il compare au magnanime Robert Stanfield des années 60 et 70 à Ottawa.

Le meilleur choix, et de loin, proclame The Toronto Sun, souhaitant une coalition des libéraux et des conservateurs, étant donné les enjeux énormes et la nécessité de battre Bouchard.

Dans The Globe and Mail, Jeffrey Simpson fait valoir que, Charest mis à part, les choix qui s'offrent aux libéraux du Québec pour remplacer Johnson sont «décourageants». Après un examen sommaire des «alternatives», il note que les pressions sur le sauveur prennent de l'ampleur et pourraient bien être, quoi qu'il en dise, irrésistibles. Après avoir écrit la même chose mardi, l'équipe éditoriale a par contre mis un bémol hier à son enthousiasme: un seul homme ne peut à lui seul sauver tout un pays.

A Montréal, The Gazette n'en est pas encore là: depuis mardi, elle a consacré au moins dix commentaires à faire l'éloge dithyrambique du chef tory et à insister sur son devoir, si ardu soit-il. Ce n'est pas le choix idéal, à preuve sa récente position sur la Cour suprême. «Mais parmi les candidats évoqués, il est le seul qui puisse insuffler de la vision à l'avenir du Québec au Canada. Il doit à sa province et à son pays de faire face à la musique.»

Les grandes orgues ainsi lancées en édito, les chroniqueurs de The Gazette entonnent leurs solos. «Une offre qu'il ne peut refuser», titre Don Macpherson. Charest semble déterminé à ignorer l'appel du destin, déplore Paul Wells, n'en souhaitant pas moins que d'autres se manifestent aussi. «Nous entendons trop parler du devoir de Charest et pas assez de celui de Liza Frulla et de Pierre Paradis de le tester avant que son échec, le cas échéant, devienne celui du Canada.» Charest n'a pas le choix: il doit sauter, intime L. Ian Macdonald, tandis que Jennifer Robinson souhaite que le ROC ne se contente pas d'envoyer Charest seul au feu, retournant ensuite à son sommeil.

Grave oubli: William Johnson. Il n'a pu redire hier tout le mal qu'il pense du chef tory (et des autres chefs fédéralistes du Québec), ayant dû prendre congé pour se présenter à la présidence du lobby anglophone Alliance Quebec.

Honte aux grands quotidiens dits nationaux et hommage au plus humble des quotidiens québécois. The Record, publié (comme par hasard) à Sherbrooke, a été le seul à prévoir, en édito, dès le lundi 23 février, que M. Johnson démissionnerait et serait remplacé par Jean Charest. Pif, prémonition, bon tuyau auprès du député du cru?