L'effet Charest:
une question de style avant tout

Pierre O'Neill

LeDevoir, 12 avril 1998



La baisse de ferveur souverainiste s'accompagne d'une volonté raffermie des fédéralistes nationalistes d'exiger des partenaires de la fédération les concessions nécessaires au plein épanouissement du Québec. Les Québécois apprécient Jean Charest, surtout pour le nouveau style de politicien qu'il incarne à leurs yeux. Mais ils ne sont pas disposés à régler le contentieux constitutionnel pour moins que Meech.

Ces conclusions émergent de l'enquête d'opinion publique réalisée du 3 au 7 avril par la maison Sondagem pour le compte du Devoir. Effectué auprès de 1024 personnes, ce sondage confirme la détermination des Québécois de ne pas renoncer aux revendications traditionnelles du Québec.

A leur avis, pour qu'une éventuelle entente soit acceptable aux Québécois, il faudrait y retrouver la substantielle moelle de l'accord conclu en 1987 sur les rives du lac Meech:

  • 77,9% estiment «très ou assez importante» la reconnaissance du caractère distinct de la société québécoise;

  • 84,4% croient que le Québec devra obtenir toutes les garanties pour assurer sa sécurité culturelle;

  • 64,6% sont d'opinion que le fédéral devrait souscrire au principe du retrait des programmes à frais partagés avec pleine compensation financière. Avec un taux de participation de 61,1%, la marge d'erreur statistique maximale est de 3,1%, 19 fois sur 20.

Dans l'hypothèse d'un virage qui amènerait le Canada anglais à souscrire à ces conditions, les Québécois ont l'impression surréaliste que les choses iraient rondement jusqu'à la signature de l'entente. L'appui des premiers ministres des autres provinces suffira-t-il pour que Jean Charest puisse négocier avec le Canada anglais une nouvelle entente constitutionnelle qui puisse satisfaire le Québec? A cette question des sondeurs, 45,4% ont répondu oui et 40,8% non, alors que 13,8% ont dit ne pas avoir d'opinion sur le sujet.

Les Québécois apprécient Charest
parce qu'il incarne un nouveau style de politicien

Conscients que la langue est une caractéristique définissante de l'être, le tiers des Québécois (32,4%) voient dans la normalisation de la situation linguistique le passage obligé vers le désamorçage du débat constitutionnel. Toutefois, la majorité (53,2%) soutient qu'il ne suffirait pas de régler le problème linguistique pour freiner les velléités de révision constitutionnelle.

Ce sondage est également instructif en regard des différents facteurs susceptibles d'expliquer la popularité du futur chef du Parti libéral du Québec. On sait maintenant avec plus de certitude que l'engouement dont il est l'objet a trait davantage à sa personnalité qu'à sa pensée politique:

  • 24,4% estiment que la popularité de jean Charest tient au fait qu'il incarne un nouveau style de politicien;

  • 25,2% croient que c'est parce qu'il a l'intention de donner priorité à l'économie;

  • 13,4% attribuent cette popularité au fait qu'il a promis de ne pas tenir de référendum après son accession à la tête de l'Etat du Québec;

  • 9,5% jugent que ses «positions constitutionnelles modérées» contribuent plus que tout autre facteur à lui attirer la sympathie des gens.

L'évaluation de ces caractéristiques diffère selon l'âge, la scolarité, la langue et le sexe. La théorie de l'effet du nouveau style de politicien est partagée surtout par les plus jeunes, par les détenteurs d'un diplôme universitaire ainsi que par les francophones, les femmes et les Montréalais. Par contre, les vieux et les anglophones sont relativement plus nombreux à croire que cette popularité s'appuie sur la conviction selon laquelle M. Charest placera l'économie au premier rang de ses préoccupations.

Sociologue et président de la maison Sondagem, M. Jean Noiseux retient de ce sondage le nouvel éclairage qu'il jette sur le pourquoi des récentes sautes d'humeur de l'électorat. A son avis, ces nouvelles données tendent à démontrer que l'effet Charest ne doit pas être interprété comme un recul du mouvement nationaliste. Tout en convenant que sa popularité est «essentiellement attribuable au caractère nouveau de son leadership et à l'espoir qu'il suscite», M. Noiseux voit également dans cet emballement l'expression d'un profond sentiment d'insatisfaction à l'égard de l'administration Bouchard.