Caucus postélectoral des libéraux

Jean Charest est une bête politique louvoyante



OTTAWA ( JULES RICHER PC 27 mars 1998) - Jean Charest est une bête politique. Il a rêvé d'être politicien dès sa tendre enfance, il a réalisé sa vocation dans la vingtaine et, maintenant, à 39 ans, il récolte de façon spectaculaire ce qu'il a semé.

Mais Jean Charest, qui ambitionne aujourd'hui à devenir premier ministre du Québec comme chef du Parti libéral, ne connaît rien d'autre que la scène fédérale. A 26 ans, il commence déjà à user les bancs de la Chambre des communes. A 28 ans, il devient ministre d'Etat à la Jeunesse, le plus jeune ministre de l'histoire fédérale. Il n'avait jamais depuis quitté Ottawa.

Et Jean Charest n'a jamais connu autre chose que le giron du Parti progressiste-conservateur. Dans une entrevue qu'il accordait en 1995, il expliquait ainsi les différences fondamentales entre les philosophies libérale et conservatrice. "Par tradition et par conviction, le Parti conservateur a un préjugé favorable à l'entreprise privée et un préjugé défavorable au gouvernement, un préjugé favorable à l'individu et à l'autonomie provinciale, tandis que le Parti libéral est plus étatique, plus interventionniste et plus centralisateur."

Bien sûr, ces remarques s'appliquent aux partis fédéraux. Mais elles résument tout de même la pensée politique de Jean Charest, une pensée qui n'est pas toujours facile à saisir. En effet, on lui reproche de manquer de contenu. D'être fort en gueule mais faible en idées.

"Il n'a pas de difficulté à énoncer une vision, mais lorsque vous allez au-delà des principes et demandez du concret, vous en obtenez beaucoup moins", disait à son propos le ministre fédéral des Finances, Paul Martin, en 1993.

Même s'il a souvent défendu les intérêts de sa province natale, Jean Charest a parfois louvoyé. En 1995, devant le très anglophone Canadian Club d'Ottawa, il répétait à qui voulait l'entendre qu'elle était finie l'époque où le Québec dictait sa volonté aux autres provinces. Pas question de société distincte pour le Québec ni ne changements constitutionnels à son avantage, martelait-il. "A l'extérieur du Québec, la population canadienne ne veut pas être exclue. Ces gens-là sont prêts à beaucoup pour améliorer le fonctionnement du Canada à condition que ce soit à l'avantage de tout le monde", faisait-il valoir.

Il faut dire également qu'il a pris des positions qui ont déplu au Canada anglais. Encore récemment, au mois de janvier dernier, il se faisait taper sur les doigts par la presse anglophone parce qu'il avait appuyé une motion du Bloc québécois s'opposant au renvoi en Cour suprême sur la légalité d'une déclaration unilatérale d'indépendance du Québec.

Jean Charest en avait alors - et en a toujours - contre le "plan B" du gouvernement Chrétien. "Si nous ne cessons pas de pas de parler du plan B et de la séparation du pays, comme dans toute relation, c'est ça qui va se produire. Je ne connais pas beaucoup de couples qui passent leur temps à discuter comment ils vont partager leurs avoirs et qui ont une relation couronnée de succès", avait-il dit à l'été de 1997.

Au cours de la campagne électorale du printemps dernier, il s'était de nouveau distancé des libéraux de Jean Chrétien en affirmant qu'il serait prêt à reconnaître un Oui à 50 pour cent plus un lors d'un référendum, en autant, avait-il tenu à préciser, que la question soit "très claire".

Sur la scène fédérale, il a déjà eu l'occasion de croiser le fer avec son nouvel adversaire politique, Lucien Bouchard. En fait, il s'agit plutôt d'un ennemi: les deux hommes se détestent passionnément.

Leur rupture remonte à 1990, année où Jean Charest, à la tête d'un comité parlementaire, avait tenté d'élaborer un compromis sur l'Accord du lac Meech. Lucien Bouchard l'avait mal pris et avait démissionné avec fracas du gouvernement Mulroney pour ensuite fonder le Bloc québécois.

Quelque temps plus tard, Lucien Bouchard avait été appelé à prendre part à une émission de télévision en compagnie de Jean Charest, ce qu'il ignorait. Apprenant à la dernière minute la présence de Jean Charest, il avait aussitôt annulé sa participation. Les reporters lui demandèrent des explications. "Qui? Jean Charest? Qui est-il?", répondit-il, pour ajouter: "Il est sans importance".