L'élève est recalé

Bref, les cigales n'ont pas la vie longue en politique québécoise

J.-Jacques Samson
LeSoleil 20 juin 1998



L'élève Jean Charest a raté son examen. Il devra faire du rattrapage au cours de l'été. Le nouveau chef du Parti libéral a accordé jeudi au SOLEIL sa première entrevue à une équipe éditoriale d'un quotidien depuis qu'il a fait le saut dans l'arène québécoise. M. Charest ne peut pas encore préciser, malheureusement pour lui, les orientations de son parti.

En matière de politiques sociales, il dispose bien du rapport Ryan, présenté en fin de semaine dernière, dont le train de mesures totaliserait des dépenses évaluées à 2,1 milliards $ par l'actuel gouvernement, mais il n'a pas arrêté ses priorités parmi toutes les bonifications suggérées des programmes sociaux existants, à part de relever la franchise pour l'assurance-médicaments.

Le chef libéral n'a pas avancé non plus une seule mesure créatrice d'emplois, sinon qu'une réduction des impôts, en favorisant un accroissement de la consommation, générera de l'emploi. Économie 101 ! On attend un peu plus d'un chef de parti qui promet de remettre l'économie sur les rails. Quel niveau cette baisse atteindra-t-elle ? Il demeure vague. Comment concilie-t-il le respect d'un déficit 0 auquel son parti a déjà souscrit, une hausse des dépenses de l'État dans des programmes sociaux et une réduction des impôts, donc des revenus du gouvernement ? Il esquive en répétant que le déficit 0 est un mirage. Il s'excuse ensuite en glissant qu'il en est encore à se « faire une tête », qu'il est toujours en « mode écoute ».

Il évite de se commettre sur les revendications des employés de l'État dont les conventions collectives devront être renouvelées après le 30 juin. Il se contente d'afficher son estime pour les fonctionnaires, de louer leur compétence. À une question sur la sécurité d'emploi, il répond en vantant les vertus de la flexibilité ! Robert Bourassa n'aurait pas fait mieux...

Inutile sans doute d'ajouter qu'il vase encore davantage lorsqu'on ouvre la boîte constitutionnelle, vieille pomme de discorde dans les rangs libéraux. Si c'est une fausseté intellectuelle, selon lui, de comparer l'entente de Calgary à celle de Meech, on ne sait trop par contre quelle sera la plate-forme libérale. Il est pourtant bien établi que pour se faire élire au Québec, il faut afficher clairement ses couleurs à ce chapitre et à celui de la question linguistique. Le partage des pouvoirs entre Ottawa et les provinces et la limitation du pouvoir de dépenser d'Ottawa sont des incontournables en politique québécoise. M. Charest est en plus suspect aux yeux de plusieurs en raison de ses positions passées. Il est tenu de se camper fermement sur ces questions, et sans attendre plus longtemps.

M. Charest est au moins plus clair... et rassurant sur la question linguistique. Il y a consensus au Québec sur l'affichage commercial et sur la langue d'enseignement. Pas question donc de s'offrir de nouveaux débats déchirants pour satisfaire le nouveau président d'Alliance Québec, William Johnson, ou certains membres de la députation libérale. C'est ce que nous voulions entendre.

Le chef du PLQ offre aussi une mise en perspective intéressante du problème autochtone. Il profite à cet égard de l'expérience acquise à Ottawa et de sa connaissance du pays.

Il devra enfin apprendre à se montrer plus mordant envers la capitale fédérale s'il veut que ses appels à un relèvement des transferts vers les provinces aient quelque suite. Il ne fera pas croire en campagne électorale qu'il suffit d'élire un fédéraliste premier ministre pour qu'Ottawa desserre son garrot. Bref, les cigales n'ont pas la vie longue en politique québécoise. M. Charest en déçoit déjà certains qui ont mis tous leurs espoirs en lui. Au boulot, élève rêveur !