Vol au-dessus d'un nid de «snowbirds»

Depuis quand un premier ministre devrait-il obligatoirement s'abstenir de tenir des élections entre octobre et mai afin d'accommoder 100 000 électeurs privilégiés, les «snowbirds», qui fuient l'hiver québécois et se réfugient en Floride ou ailleurs au soleil ?

J.-Jacques Samson
LeSoleil 8 octobre 1998



Jean Charest a fait un pitoyable aveu de faiblesse en tentant de reprocher à Lucien Bouchard de jouer avec le processus démocratique parce qu'il planifiait des élections pour le 30 novembre ou le 7 décembre. Aucun observateur sérieux ne croyait que M. Bouchard ferait coïncider des campagnes électorales provinciale et municipale à Montréal.

Dans le scénario d'élections générales automnales, il était évident que celles-ci seraient alors tenues fin novembre ou au tout début de décembre. Les libéraux de Jean Charest souhaitaient par ailleurs tellement des élections en 1998 qu'ils ont lancé leur campagne publicitaire télévisée et même déjà mis sur la route leur autobus de tournée électorale, afin de créer un momentum irréversible et de forcer la main à Lucien Bouchard.

Les libéraux ont fait montre le printemps dernier d'une telle arrogance qu'ils se sont persuadés qu'ils balaieraient le Québec. Les sondages qui les donnaient gagnants leur ont fait perdre le contact avec la réalité. Ils ont naïvement cru que les candidats prestigieux se bousculeraient à leurs portes pour entourer Jean Charest d'une « équipe du tonnerre ». M. Charest, euphorique, s'est mis à réclamer des élections générales au plus tôt.

Le glissement dans les sondages, facile à prévoir le printemps dernier, s'est produit. Les «vedettes» font aujourd'hui la sourde oreille. Jean Charest a lu un article de La Presse, lundi, soulignant que le 30 novembre ou le 7 décembre, peu importe, plus de 100 000 «snowbirds» ont déjà quitté le Québec pour leur hibernation.

Quelqu'un lui aura alors remis sous les yeux les résultats des élections de 1994: le PQ a obtenu 44,75% et 77 sièges ; le PLQ, 44,40% pour 47 sièges. Seulement 13 744 votes séparaient les deux camps et ils ont fait la différence entre le pouvoir et l'opposition, entre la fonction de premier ministre pour Daniel Johnson, son prédécesseur et une fin de carrière politique en queue de poisson. Jean Charest a eu un frisson.

Le leader charismatique qui devait mobiliser le vote de toute la jeunesse québécoise, écarter la menace de la souveraineté, entraîner la classe d'affaires, déclencher une seconde révolution tranquille, s'est affiché publiquement lundi, comptant un à un les votes d'aînés bien nantis qui seraient encore au Québec le 30 novembre pour lui procurer la victoire.

Lorsque les sondages lui sont favorables, il veut des élections à tout prix, peu importe la date ; lorsqu'ils deviennent moins sûrs, la date choisie est subitement un accroc à la démocratie, même si les « snowbirds » peuvent voter par la poste.

Une minorité seulement s'en prévaut, les autres étant égoïstement trop occupés à leurs loisirs.

Sur le même ton, quand son parti découvre des irrégularités dans le déroulement d'un scrutin, il crie à la manipulation et au vol. Mais si l'adoption d'une carte d'électeur permettait de réduire le nombre de fraudes provenant d'une clientèle majoritairement d'allégeance libérale, Jean Charest n'est alors plus d'accord.

Secouez-vous, M. Charest ! Votre présente attitude ne correspond pas à celle que les militants fédéralistes attendaient d'un nouveau leader fort, dynamique, fonceur et à l'enthousiasme contagieux.

Vous semez au contraire, par vos louvoiements, par vos prises de position trop rares et mal assurées (comme sur la SGF) par une attitude personnelle défensive, un défaitisme qui inquiète vos alliés tout autant qu'il régale vos adversaires.