Un boulet pour Charest

Michel Venne
LeDevoir, 23 avril 1998



Le problème des virages, disait Jean Charest au Devoir (6 avril), «c'est qu'à force de virer, on tourne en rond». Évidemment, le futur chef du Parti libéral du Québec parlait de Lucien Bouchard. Mais il vient d'être pris à ce jeu. Dimanche, il se disait disposé à reporter d'un an l'élimination du déficit budgétaire du Québec si cela permettait de donner une marge de manoeuvre au système de santé. Le lendemain, il faisait volte-face, critiqué par le patronat et le mouvement syndical et pris à partie par le gouvernement Bouchard qui fait ses choux gras de cet épisode. Le déficit zéro est devenu un dogme.

Que M. Charest se soit attaqué à ce dogme est la moindre de ses fautes. Après tout, Jacques Parizeau s'était permis de le faire dans son épître aux souverainistes, publiée le 30 octobre 1996 dans Le Devoir. L'ancien premier ministre faisait remarquer que la plupart des gouvernements dans le monde sont assez peu commis à faire disparaître complètement leur déficit, pourvu qu'ils le restreignent dans des limites raisonnables en proportion du produit intérieur brut.

Il est vrai que si proche de l'atteinte de cet objectif, la proposition de M. Charest est moins défendable aujourd'hui. On pourrait même la juger inutile. Mais elle n'était pas en soi hérétique. Il lui aurait toutefois fallu, avant de l'énoncer, l'étayer en l'appuyant sur une argumentation qui aurait pu tenir la route et qu'il aurait été prêt à défendre dans les jours suivants. On peut s'étonner qu'un homme qui est politicien professionnel depuis déjà 14 ans n'ait pas encore compris qu'on ne peut pas dire n'importe quoi, pour faire du style dans un discours partisan, quand on aspire à diriger un gouvernement.

Mais l'incident révèle une autre difficulté à laquelle se heurtera M. Charest. Normalement, lorsqu'un chef est choisi au terme d'une course au leadership, c'est qu'il a réussi à faire triompher ses idées et son programme. Cet exercice l'autorise à s'affranchir de certaines positions défendues antérieurement par le parti dont il prend la barre. Les autres se rallient ou quittent la formation politique. L'autorité du chef devient incontestable. La course permet de nettoyer l'ardoise. Or M. Charest est privé de cet exercice puisqu'il est seul en piste.

M. Charest aurait pu imaginer un mécanisme de rechange qui lui aurait permis de prendre ses distances avec certaines des positions libérales. Il ne l'a pas fait. Dès qu'il s'est prononcé sur le déficit zéro, les positions défendues par le Parti libéral du Québec ces dernières années lui ont été rappelées. Il lui est devenu impossible de s'en dissocier. Ainsi apparaît le poids que devra porter M. Charest dans tous les dossiers qu'il abordera, y compris celui des relations fédérales-provinciales. Le désir des libéraux de lui céder la direction du parti sans heurts comporte ce piège qui deviendra un boulet.