Démission de Daniel Johnson, chef du Parti libéral du Québec

«Un nouveau chef fera la différence»

Johnson aurait pris sa décision à la mi-février

Michel Venne
LeDevoir, 3 mars 1998



Daniel Johnson n'était plus convaincu de pouvoir mener les libéraux à une victoire contre le populaire Lucien Bouchard. Pour cette raison, il cède son poste à la direction du Parti libéral du Québec. Il quittera ses fonctions lorsque le PLQ aura désigné un nouveau chef, d'ici la mi-juin. Il ne sera pas candidat dans Vaudreuil, la circonscription qu'il représente à l'Assemblée nationale depuis 17 ans, aux prochaines élections.

Un secret bien gardé, la décision, annoncée hier, aurait été prise il y a environ trois semaines, entre le 9 et le 13 février, ont affirmé certains de ses collaborateurs. C'est dire que les dernières interventions publiques des ministres fédéraux Stéphane Dion et Marcel Massé, qui donnaient l'impression de reléguer M. Johnson dans un rôle secondaire face aux souverainistes, n'auraient pas influencé sa réflexion.

Par contre, cela signifie que son verdict est tombé à peine quelques jours après qu'il se soit montré aux côtés de Claude Ryan, le 3 février, dénonçant le renvoi fédéral en Cour suprême. Cette intervention avait soulevé l'ire de plusieurs militants libéraux, favorables à la stratégie fédérale qui consiste à nier le droit du Québec à déclarer unilatéralement son indépendance. Certains d'entre eux avaient retourné leur carte de membre au parti. D'autres avaient écrit pour se plaindre de l'attitude trop conciliante du chef libéral.

En bref, M. Johnson a fait la somme de ses appuis, il a mesuré sa popularité dans l'électorat, a calculé sa capacité à faire passer le message libéral dans les médias et a conclu qu'«une nouvelle approche, un nouveau discours, un nouveau ton, qu'un nouveau chef fera la différence». D'après lui, le PLQ jouit toujours d'un niveau d'appui élevé. Ce parti attire toujours de bons candidats. Il possède un programme constitutionnel qui «correspond aux aspirations de l'immense majorité des Québécois» et d'un programme politique qui répond aux inquiétudes de la population. «Il reste maintenant, selon moi, à donner un souffle nouveau à mon parti, et un nouveau chef pour garantir ce nouvel élan», dit-il.

Le chef libéral avait convoqué la presse pour 15h. Il était accompagné de son épouse, Suzanne Marcil. Celle-ci était rayonnante. M. Johnson a remercié ses proches pour leur patience, leur loyauté et leur force «dans les moments difficiles qu'ils ont subis». Sa femme a applaudi et lui a sauté au cou avant de quitter la salle de presse à son bras. Tous les deux semblaient jouir d'une délivrance.

Depuis qu'il préside aux destinées du PLQ, M. Johnson n'a pas eu la partie facile. «Il est couvert de cicatrices», dit un de ses amis, le député de Westmount-Saint-Louis, Jacques Chagnon, qui salue «le courage et l'abnégation» dont fait preuve son chef en cédant son poste. Celui-ci avait déjà évoqué publiquement à quel point ses proches souffraient de le voir être la cible des sarcasmes et des railleries, comme l'avait été son père, à la tête de l'Union nationale, dans les années 1960.

Le très sérieux magazine The Economist, publié à Londres, une des bibles des milieux d'affaires, le présentait comme le politicien le plus ridiculisé au Canada dans un article paru le 14 février. L'auteur écrivait: «la meilleure chance de succès du séparatisme s'appelle Daniel Johnson».

Mais ce dernier ne part pas pour des motifs personnels, paraît-il. C'est plutôt qu'il fait le calcul, froidement, qu'il n'est pas la personne la mieux placée pour remporter les prochaines élections contre le Parti québécois, affirme le directeur général du parti, Serge Marcil.

Or il importe à M. Johnson que le PLQ batte le PQ lors du prochain rendez-vous électoral. «Il est primordial de leur faire échec, de les empêcher d'appauvrir et d'affaiblir davantage notre société», dit-il. S'ils sont réélus, les péquistes promettent la tenue d'un troisième référendum sur la souveraineté, ce qui rend M. Johnson furieux. «La grande majorité des Québécois ne veulent pas d'un Québec séparé, isolé dans l'Amérique du Nord, ne faisant pas partie d'un grand pays à la dimension d'un continent». Il a souligné hier, parlant «du fond du coeur», le «prix à payer pour ces querelles» tout en rappelant au reste du Canada qu'il a «une tâche à compléter».

Il est vrai que les critiques dont il fut la cible durant la tempête de verglas (on lui a reproché son absence des tribunes publiques alors qu'il réconfortait des sinistrés dans sa circonscription et offrait sa collaboration à M. Bouchard) lui ont fait mal. Mais le chef libéral a pris connaissance des sondages et des analyses tactiques. Selon M. Marcil, le PLQ a des chances de gagner les prochaines élections avec un autre chef à sa tête.

M. Johnson subissait les tensions qui déchiraient le camp fédéraliste, autant à l'extérieur qu'à l'intérieur de son parti. La polarisation qui caractérise le débat politique au Québec depuis le référendum de 1995 rendait parfois la tâche difficile à M. Johnson. Les difficultés qu'il a éprouvées à adopter une position favorable à l'amendement constitutionnel autorisant la création de commissions scolaires linguistiques en fut une bonne illustration, coincé entre son caucus anglo-montréalais et les nationalistes francophones pour qui cette modification allait de soi.

Un nouveau chef saura-t-il mieux concilier les divergences?

Un sondage publié avant Noël indiquait qu'avec M. Johnson le PLQ aurait perdu les élections avec à peine 37 % des intentions de vote tandis qu'il les aurait gagnées avec 47 % des suffrages si Jean Charest dirigeait le parti.

S'ils refusaient d'en parler longuement hier, plusieurs des députés présents pour saluer M. Johnson ne cachaient pas leur désir de voir le chef conservateur faire le saut en politique provinciale. «Mon regard se tourne vers Sherbrooke à compter de demain [aujourd'hui]», disait le député de Châteauguay, Jean-Marc Fournier. «Je ne crois pas que j'aie besoin d'autres candidats [que Jean Charest]», soutenait, les yeux remplis d'espoir, le député de Laurier-Dorion, Christos Sirros.

M. Charest a de nouveau décliné l'offre, hier, sans toutefois fermer la porte définitivement. «À ce moment-ci, a-t-il habilement précisé, rien ne peut me faire changer d'idée», dit celui qui vient d'acheter une maison à Ottawa, réitérant son intention de servir la cause fédérale depuis son poste de chef du Parti conservateur.

Les libéraux fédéraux, qui ont cherché maintes fois à forcer le départ de M. Johnson et son remplacement par Jean Charest, ont juré dur comme fer qu'ils ne s'ingéreraient pas dans la campagne au leadership. Le ministre Marcel Massé a toutefois fait remarquer qu'une large proportion de membres du PLQ sont aussi membres du PLC.

Le chef de l'Action démocratique, Mario Dumont, voit d'ailleurs dans la démission de M. Johnson une victoire des fédéraux et de Jean Chrétien, comme le signe d'une mainmise des libéraux fédéraux sur le parti provincial.

Le premier ministre du Québec, Lucien Bouchard, a pour sa part salué «la contribution de Daniel Johnson à la vie politique québécoise». Dans un communiqué de deux paragraphes, publié en fin de journée, M. Bouchard rappelle qu'«à travers les combats politiques, M. Johnson s'est toujours fait le défenseur des institutions démocratiques québécoises et des droits du Québec».

D'aucuns supposent que la démission de M. Johnson et le déclenchement d'une course au leadership au PLQ annulent toute possibilité d'élections au printemps. Ce serait «indécent», affirme le député libéral des Îles-de-la-Madeleine, Georges Farrah.

Le comité exécutif du PLQ se réunira le 12 mars pour fixer les modalités d'élections du chef. Au Parti libéral, le chef est élu lors d'un congrès réunissant quelque 3000 délégués, 24 par circonscriptions, dont un tiers de jeunes, la moitié des hommes, l'autre moitié des femmes. Selon le président du parti, Jacques Lamoureux, un proche collaborateur de M. Johnson depuis son entrée en politique, ce congrès aurait lieu au début du mois de juin.