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L'Énigme Charest, d'André Pratte Un chef distant, solitaire et opiniâtre
Michel Venne
Le sujet a collaboré avec l'auteur. Il lui a ouvert ses bulletins scolaires, son journal personnel. Et 200 personnes, incluant les membres de sa famille, ont accepté de se livrer. Le livre est d'ailleurs plutôt révélateur. Révélateur d'un chef distant, solitaire, ambitieux, opiniâtre et souvent opportuniste, un ministre efficace et apprécié, un politicien porté par l'establishment plutôt que motivé par des idées, même si, selon un vieil ami et conseiller, Charest se serait aujourd'hui trouvé un idéal, la survie du Canada. Le biographe n'amène toutefois pas ses lecteurs à la rencontre d'un grand personnage mythique qui aurait accompli des choses exceptionnelles. Le livre nous rappelle que la carrière ministérielle de Jean Charest fut relativement courte et banale, même s'il a laissé à l'Environnement à la Jeunesse et au Sport amateur, un souvenir excellent, et que sa route au sein du Parti progressiste conservateur fut parsemée d'échecs ou de déceptions. Jeune, Charest est révélé sous les traits d'un gamin qui séchait ses cours, aimait faire le clown, épater les copains, dévaler les pentes de ski, offrir des fleurs. Le décès de sa mère d'origine irlandaise, celle qui le prénomma John James à sa naissance, survenu lorsque jean terminait son droit à l'Université de Sherbrooke, a attristé le jeune homme qui, n'ayant pratiqué le droit que durant trois ans avant de plonger en politique, n'a plaidé que huit procès dont aucune cause marquante. Charest, un homme ordinaire. Homme ordinaire qui, cependant, maîtrise les rouages de la politique et de la communication, son grand atout, l'art oratoire comme dirait Jean Chrétien, dont les relations avec Jean Charest si l'on se fie au livre, sont désastreuses et donc assez, peu prometteuses pour la suite des choses. Paradoxalement, si M. Charest paraît chaleureux et empathique au grand public, il est distant avec les militants. Il est surprotégé par une espèce de garde prétorienne rapprochée composée d'une poignée de personnes réunies autour du couple Claude Lacroix, patron de la firme de relations publiques Groupe Everest, et sa conjointe, l'alter ego de Jean Charest, Suzanne Poulin. A la tête du PC, M. Charest a aussi été un chef ingrat, négligeant d'entretenir ses relations avec des militants. Il a aussi désavoué un organisateur dévoué, devenu ami, pour mieux faire triompher à la mairie de Sherbrooke un membre du réseau d'influence du député fédéral dans la région. Le fief de SherbrookeL'emprise de Jean Charest sur son fief de Sherbrooke, telle que décrite par l'auteur, a de quoi inquiéter la députée péquiste Marie Malavoy pour les prochaines élections. Pratte décrit un réseau tissé serré, qui s'est construit peu à peu depuis que M. Charest s'est lancé en politique, en 1984, au sein d'un groupe de jeunes et d'hommes d'affaires baptisé le Club de la relève, le groupe qui a organisé la candidature de John-James à l'investiture conservatrice de Sherbrooke, mais dont l'ambition était, selon Pratte, de succéder à la vieille élite de la reine des Cantons-de-l'Est. C'est donc porté par un nouvel establishment local, dont Charest devient le porte-étendard, mais aussi par la vague conservatrice de 1984 au Québec, lorsque les péquistes s'étaient ligués aux libéraux provinciaux pour battre les libéraux de John Turner, que Jean Charest devient député à l'âge de 26 ans. L'auteur nous décrit également un politicien passablement traditionnel sur qui il ne faut pas compter pour réformer les moeurs politiques canadiennes. «Il sait récompenser ses amis et parfois punir ses ennemis», écrit l'auteur qui est très présent dans son livre, dont les conclusions personnelles et les commentaires fréquents portent parfois ombrage aux faits. Selon Pratte, justement, Charest est toutefois un homme intègre. Tout en éclairant la réalité de multiples détails glanés au fil de sa recherche, Pratte retrace les principaux faits marquants de la carrière de son sujet. Ce qui fait du livre un aide-mémoire utile: le coup de fil à un juge qui provoquera sa démission comme ministre du Sport amateur, la destitution du sprinter Ben Johnson, sa candidature à la succession de Brian Mulroney à la tête du PC, la reconstruction du parti, la déception des élections de 1997 et son saut tout récent en politique provinciale, dont les péripéties sont généralement fraîches à notre mémoire. Pratte ajoute une pierre à l'édifice de notre connaissance: Charest aurait été prévenu quelques jours avant l'annonce officielle de la démission de Daniel Johnson, et l'ancien chef conservateur, Brian Mulroney, a mis le poids de son influence dans la balance pour convaincre son fils spirituel à aller sauver le Canada en battant Lucien Bouchard aux prochaines élections provinciales. Les confidences de Mulroney ont été recueillies par l'auteur lors d'un entretien qui devait rester secret. Mais Pratte, l'auteur d'un mauvais livre sur le mensonge en politique, publié en 1997 (Le Syndrome de Pinocchio, Boréal), qui contient toutefois quelques bonnes pages provocantes sur l'éthique journalistique, nous raconte qu'il a brisé son engagement à la confidentialité pris envers l'ancien premier ministre du Canada parce qu'il considérait que les propos de Mulroney «offrent un éclairage essentiel à la compréhension d'événements d'intérêt public» dont la publication, juge-t-il, «ne risque pas de nuire à M. Mulroney».
Dans l'esprit de l'auteur, cette règle dite dans le jargon journalistique du off the record permet trop souvent à des politiciens rusés de faire avancer leur cause tout en restant dans l'anonymat. Pratte affirme pourtant avoir pris la résolution contradictoire de «jouer le jeu» durant son enquête, afin d'obtenir de ses sources le plus d'information possible, tout en se promettant de «révéler l'information et la source peu importe l'entente verbale plus ou moins explicite conclue au moment de l'entrevue» si ces renseignements lui paraissaient essentiels à la compréhension des événements. Cette prise de position provoque déjà des remous parmi ses collègues journalistes, qui discutent beaucoup plus de ce stratagème que du contenu du livre par les temps qui courent.
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