La loi 101:
bientôt une "petite chose décorative"

Yves BEAUCHEMIN
(L'auteur est écrivain).

La Presse du jeudi 7 mars 1996




(...)
On sentait cela venir depuis quelque temps.

Montréal ville bilingue?

(...) Le 26 janvier, notre chef de l'opposition, M. Johnson, prodiguait ses conseils au futur premier ministre du Québec: « M. Bouchard devrait comprendre que le défi économique de Montréal est lié à son défi démographique, est lié à son caractère multilingue de ville internationale. Je ne sais pas si M. Bouchard comprend ça. »

(...) Le 8 février, par la bouche de M. Reed Scowen, The Gazette demandait ni plus ni moins au gouvernement Bouchard un statut de ville bilingue pour Montréal. A l'argument économique, on ajoutait maintenant celui de la «réconciliation postréférendaire».

Il ne faut pas, bien sûr, mettre tout le monde dans le même panier. Il y a, d'une part, les ennemis irréductibles de la loi 101; et il y a ceux qui, sans s'y opposer et même en éprouvant à son égard de la sympathie, s'accommodent assez bien de ses ruines (les tribunaux l'ont mutilée 9 fois en 16 ans) et quelques pierres pour «l'adapter » un peu plus aux « exigences d'aujourd'hui » dans l'espoir de ramener le Québec - et en particulier Montréal - dans la voie de la bonne entente et de la prospérité. Car, à entendre certains, les maux économiques de Montréal ne viennent que d'une source. En 30 ans, déclarait M. Marcel Côté, Montréal a perdu pas moins de 200 000 emplois avec le débat sur la francisation, la souveraineté, la montée du nationalisme. (La Presse, 16 février 1996 ).

L'éminent consultant ne semble pas distinguer d'autres causes. La récession mondiale? Le traditionnel favoritisme d'Ottawa envers l'Ontario? Le gâchis de Mirabel? Les folies de l'administration Drapeau? Son incroyable laisser-aller en urbanisme? Le creusage de la voie maritime du Saint-Laurent, qui a déplacé vers Toronto une grande partie de notre activité portuaire et accéléré l'émergence de cette ville comme centre économique canadien? Confettis et bulles de savon que tout cela. Il n'y a qu'un seul coupable: le mouvement d'émancipation nationale des Québécois. Vouloir vivre en français, c'est bien connu, mène à la pauvreté. Le secret de la richesse réside dans la dépendance.

D'où ces pressions grandissantes - venues surtout du milieu anglo-montréalais - pour bilinguiser notre ville. Quelles seraient les conséquences d'un tel geste?

La loi 101 n'a pas été adoptée pour franciser Rimouski ou Trois-Rivières (notre langue s'y porte assez bien, merci), mais d'abord et avant tout Montréal, car c'est là que le problème se posait principalement - et c'est là qu'il se pose toujours, et de plus en plus. En bilinguisant Montréal, on porte un coup fatal à cette loi, car on lui enlève son principal champ d'action.

Le sens de la lutte

Ne nous méprenons pas: la bataille des langues fait rage plus que jamais. Jusqu'au début du siècle, elle s'est déroulée à travers tout le continent nord-américain; à présent, son champ s'est réduit au seul Québec, car presque partout ailleurs l'anglais a triomphé. Aujourd'hui, elle a comme enjeu le contrôle d'une ville, Montréal, la seule métropole nord-américaine où le français a des chances de s'épanouir et de rayonner. C'est dans cette ville et nulle part ailleurs que notre langue joue son destin: elle finira par s'y imposer ou s'étiolera, entraînant peu à peu avec elle tout le Québec, comme une locomotive entraîne ses wagons dans un déraillement.

Comment pourrait-il en être autrement ? Dans une Amérique du Nord anglophone à 98%, un Montréal doté d'un statut bilingue ferait bientôt de l'anglais le commun dénominateur de sa population multilingue. De difficile, l'intégration des immigrants deviendrait impossible. En effet, pourquoi apprendre le français quand l'anglais peut servir partout? Et combien de temps durerait ce Québec francophone dont le coeur (ou la tête) fonctionnerait dans les deux langues? Cette coupure brutale entre la métropole et le reste du territoire ne ferait qu'annoncer le début de notre folklorisation et le commencement de la fin. (...)

Accorder un statut spécial à l'anglais sur l'île de Montréal, n'est-ce pas reconnaître qu'il y a deux langues officielles au Québec et que, la minorité anglo-québécoise appartenant en fait à la majorité canadienne, la véritable minorité c'est... nous-mêmes ?

Les adversaires de la souveraineté ne parlent plus que de «réconciliation postréférendaire» (sur les mêmes lèvres apparaît parfois aussi le mot «partition»). Et comment s'opposer, en effet, à la réconciliation ?

Il faut restaurer la loi 101

Tendre la main est une chose fort louable. Encore faut-il ne pas se la faire couper.

Cette loi 101 en ruines a un pressant besoin de restauration. Il faut s'y mettre de toute urgence. Il faut rendre le français incontournable et en faire de nouveau un instrument efficace d'intégration des immigrants à Montréal.

On aurait beau s'échiner à débarrasser la loi 101 de ses «irritants», il en resterait toujours, car pour une majorité de Canadiens anglais, elle constitue en soi un irritant; on ne pourra les satisfaire qu'en la rendant totalement inopérante. Pour beaucoup d'entre eux, en effet, notre volonté d'occuper culturellement (et politiquement) ce coin d'Amérique qui porte le nom de Québec tient tout simplement de l'impudence.

Gardons-nous de suivre leurs doucereux conseils. Avec le déclin du français s'estomperait le projet souverainiste, privé de sa raison d'être. Le triomphe de nos adversaires serait alors complet et notre défaite totale.

(Les sous-titres sont de Vigile).