Le Québec s'anglicise!

LeDevoir 23 novembre 1996





«Quand la loi 101 a été promulguée au Parlement du Québec, nous avons tous compris qu'elle constituait le symbole même de notre affirmation nationale. Il est honteux qu'on ait laissé les tribunaux fédéraux écharogner cette loi, comme il est honteux que le gouvernement du Québec lui-même ait amenuisé presque jusqu'au ridicule la portée de la loi 101. Depuis le référendum de l'automne dernier, pas une journée ne se passe sans que ce qui reste malgré tout de la loi 101 ne soit menacé. La faute en incombe en premier lieu au gouvernement du Québec qui semble avoir décidé que la réduction du déficit national doit banaliser toute son entreprise, quitte à laisser s'installer chez nous un bilinguisme de fait qui, bientôt, pourrait devenir un bilinguisme de droit.

De petits signes se multiplient, qui devraient raviver nos craintes là-dessus. On établit un bilinguisme de fait quand on permet à de grandes sociétés comme Bell Canada de nous demander au téléphone si on veut être servi en français ou en anglais. On établit un bilinguisme de fait quand, par exemple, l'Université du Québec à Rimouski emboîte le pas aux grandes sociétés comme Bell Canada et nous propose aussi d'être servis ou bien en français ou bien en anglais. Il faut s'élever contre cette pratique qui, provenant de Montréal, est en train d'essaimer partout au Québec, même dans des communautés entièrement francophones.

On établit aussi un bilinguisme de fait quand la Société Radio-Canada se permet de ne plus traduire, dans ses bulletins de nouvelles, les interventions des anglophones, se contentant, par la voix de ses reporters, de nous en faire les résumés. Ce qui nous vaut aux grands journaux télévisés du Réseau de l'Information de la Société Radio-Canada des émissions où la part véritable du français est celle d'un peuple redevenu minoritaire et indigne qu'on lui parle dans sa langue.

Il y aurait bien d'autres exemples à donner de ce bilinguisme de fait qui, mine de rien, s'installe au Québec sans que personne n'en dénonce le grand danger qu'il représente pour l'avenir. A force d'habituer nos oreilles à ce bilinguisme de fait, il en deviendra, sans que nous nous en rendions compte, un bilinguisme de droit.

Aussi, il m'apparaît urgent de demander au gouvernement du Québec de prendre au sérieux ce bilinguisme de fait et de voir à ce qu'il disparaisse de notre société. Comme Québécois indépendantistes, il importe que nous restions vigilants même par-devers de tous petits signes qui, à force de s'ajouter les uns aux autres, risquent de rendre dérisoire l'idée même d'un Québec véritablement souverain et français.»

Victor-Lévy Beaulieu

Trois-Pistoles

16 novembre 1996