Au-delà de nos
petites querelles

Guy BOUTHILLIER

L'auteur est porte-parole du Mouvement Québec Français.

La Presse du 27 mars 1996




L'autre soir, au Centaur, Lucien Bouchard a rappelé à tous que le français était la langue officielle du Québec et qu'il devait être la langue commune de ses habitants, partout notamment à Montréal. (...) La loi 101 fait du français la langue officielle - et elle tire les conséquences de ce principe sur les plans législatif, judiciaire et administratif. Par ailleurs, elle affirme la volonté collective de faire du français la langue normale et habituelle - ce qu'on appelle couramment la langue commune. Sur cette voie, des progrès ont été réalisés.

Mais il n'est pas besoin de lire le rapport Plourde-Legault pour savoir qu'il y a encore loin de la coupe aux lèvres. Il faudra donc que les pouvoirs publics rappellent à tous leur détermination à tenir la voie tracée en 1977. C'est ce qu'a voulu dire le premier ministre, l'autre soir, quand il a rappelé combien il fallait d'efforts pour soutenir le français dans les conditions adverses dans lesquelles nous nous trouvons. Il faudra aussi que ne soient pas étendues les aires d'exception, car comme le disait le constitutionnaliste Gérald Beaudoin, à multiplier des droits ponctuels, on aboutit aux mêmes résultats qu'une déclaration générale.

Sur le plan de la promotion du français, l'essentiel des règles a été fixé en 1977 - ce qui s'ajoutera demain ne viendra pas de nouvelles mesures, mais découlera tout naturellement de la souveraineté acquise. Quant à la place reconnue à la langue anglaise, on ne saurait s'éloigner trop du dispositif de 1977. En effet, en raison de notre position minoritaire en Amérique du Nord, on ne saurait étendre l'aire bilinguiste sans risquer à terme de compromettre l'avenir du français au Québec. (... )

Pour parler du Québec aux anglophones, on n'avance guère en restant sur le seul terrain des droits linguistiques. Ainsi placés, en effet, on pourra peut-être désarmer les préventions, mais jamais on ne conquerra les coeurs et les esprits. La seule façon de marquer des points auprès des Anglo-Québécois - comme de l'ensemble des Québécois -, c'est de leur parler de notre projet collectif. Ainsi, et ainsi seulement, aurons-nous quelque chance d'ajouter de nouveaux adeptes à ceux des anglophones qui d'ores et déjà - et non sans courage, compte tenu de l'hostilité ambiante - ont voté OUI.

Cela est possible. S'il est vrai, comme le disait au Centaur M. Bouchard, qu'il s'est trouvé des Anglo-Québécois pour entendre la voix de Jean Lesage et de sa politique de Grandeur, et celle du «maître chez nous» à l'époque de la nationalisation de l'électricité, il est plus vrai encore que les souverainistes ont puisé une partie de leur inspiration auprès du Canada anglais, qui a eu le courage de refuser, comme l'a écrit Vincent Massey dans son célèbre rapport, «la dépendance permanente et l'imitation veule et paresseuse des Américains», et qui s'est engagé à lutter contre «l'uniformisation, cette menace grave qui plane sur la civilisation moderne».

Elle ne sera pas banale l'apparition au coeur de l'Amérique du Nord d'un nouveau pays, d'un foyer de vie qui se distingue de tout ce qui l'entoure, bien campé pour résister à l'uniformisation - plus menaçante encore qu'au temps de Massey -, et pour apporter à ses voisins un élément vivant, crédible et permanent de différence culturelle, bien placé aussi pour apprendre aux autres qu'entre voisins d'un même continent le dialogue des langues, des cultures et des peuples se pratique d'égal à égal. Témoignage rendu à l'esprit de continuité, hommage offert au refus des plus faibles de céder devant les plus forts, le Québec portera à tous les peuples de la terre le message que, si la lutte est difficile, la victoire est possible. Le Canada anglais lui-même - qui restera toujours un vrai pays pour les anglophones du Québec - sera heureux d'avoir à ses côtés un peuple fier et fort, un allié sur qui compter, dont la force sera le gage de sa propre force. Ce projet dépasse nos petites querelles linguistiques et nos petites frontières provinciales. C'est le seul par conséquent qui vaut l'effort et permet la participation de tous les Québécois.