![]() Camille Laurin |
D'une assurance sans arrogance, d'une sérénité provenant sans doute de la satisfaction du devoir accompli. La Loi 101 a survécu. «Elle continue de représenter énormément pour les Québécois, mais c'est devenu au niveau préconscient et inconscient. C'est comme un aliment qui est assimilé comme faisant partie de notre organisme, des os, des muscles, du cerveau. C'est ce que je souhaitais. Il ne faudrait pas revenir en arrière parce qu'il aurait des régurgitations.» A 75 ans, ce vétéran de la politique québécoise en a vu d'autres. Il a autrefois essuyé quolibets et caricatures le dépeignant dans la presse anglophone comme un dictateur nazi. A l'opposé, certains souverainistes purs et durs ont prétendu qu'il avait perdu la flamme, qu'il s'était adouci avec les années. Pourtant, son discours est toujours resté le même. Comme ses amis anglophones d'ailleurs... «Ils n'ont pas changé. Ils se battent pouce par pouce. Je les vois le faire Pour l'accès aux services de santé. Ils considèrent que c'est leur devoir: what I have, 1 own. Ils ont toujours été beaucoup plus émotifs que moi.» Le docteur Laurin a toujours considéré expliqué que la minorité anglophone pouvait vivre et travailler en anglais au Québec. Il pense toutefois qu'il fallait s'attaquer en 1977 aux privilèges de cette minorité, sans toucher à leurs droits. Il fallait donner un grand coup au début, notamment dans l'affichage, pour renverser la vapeur. Loi aux dimensions psychologique, culturelle et sociologique, la Charte de la langue française a donc fait l'objet d'une préparation minutieuse, à l'aide d'études et d'analyses complètes et structurées, un peu à l'image de son géniteur. «Dès qu'ils m'ont confié ce mandat, je savais où je m'en allais, en décembre, avant le livre blanc et le projet de loi. J'avais créé des comités de travail dans tous les secteurs. immigration, éducation, culture, langue de travail .. » Parmi la dizaine d'artisans de la loi 101, on retrouvait notamment les sociologues Guy Rocher et Fernand Dumont, les membres du PQ David Payne et Louise Beaudoin. Selon le souhait du ministre d'Etat au Développement culturel, cette équipe travaillait en englobant dans leur réflexion toutes les sphères de la société. L'un des premiers objectifs demeurait d'envoyer les enfants des immigrants à l'école française en restreignant l'accès à l'école anglaise. Longtemps, l'équipe Laurin a-t-elle cherché avant de considérer comme critère l'éducation primaire des parents. «La première langue apprise et écrite, on savait que c'était extrêmement difficile à vérifier. [...] je me rappelle que c'est la fille de Guy Rocher qui a pensé demander aux parents s'ils étaient allés à l'école anglaise. » Evidemment, la loi 101, contrairement aux loi 63 et 22, touchait à tout, étendait ses tentacules sur toutes les activités de la société. Mais, rappelle Camille Laurin, le PQ n'avait pas le choix devant la piètre situation du français partout au Québec et en commençant par l'Administration publique. «La plupart des ministères étaient bilingues. Ça se déroulait parfois plus en anglais qu'en français aux ministères des Finances et du Tourisme. Il a fallu insister beaucoup pour changer cette culture. On a fait face à beaucoup de résistance.» A l'école, le docteur Laurin voulait étendre l'enseignement du français à tous les nouveaux arrivants, y compris les anglophones des autres provinces. La «clause Québec» ne plaisait pas à René Lévesque, mais son ministre du développement culturel y a tenu mordicus. «Je lui ai prouvé par des statistiques, particulièrement à Montréal et dans l'Outaouais, qu'en additionnant le tout il y avait autant d'anglophones qui venaient au Québec du Canada que ceux qui venaient de l'étranger. M. Lévesque est revenu à la charge en disant qu'on pourrait offrir la réciprocité aux autres provinces, mais à St. Andrews en 1978, les premiers ministres ne lui ont même pas laissé finir sa phrase. Ils ne voulaient pas en entendre parler». A écouter le Dr Laurin, on revoit tout le chemin parcouru telle une route défilant à l'infini, mais vers l'arrière, le passé. Un passé difficile à percevoir tellement les choses ont changé depuis. La liste de documents, lois, règlements, faits et gestes de toutes sortes qui existaient en anglais avant 1977 est interminable: conventions collectives, baux, contrats d'adhésion, correspondance entre entreprises et syndicats, communications entre patrons et contremaîtres, promotions d'employés, relations entre les compagnies et leurs conseillers financiers, juridiques, comptables, avocats, manuels d'instruction, affiches... «Ils n'avaient pas tort ceux qui disaient que je ne cherchais pas que la francisation, mais la francophonisation des entreprises. Je trouvais juste que dans notre société, les gens qu'on formait et qui parlaient français avaient le droit d'accéder à des postes supérieurs. » En 1977, le ministre Laurin a passé de longs mois à expliquer sa vision aux entrepreneurs et aux patrons anglophones. Eprouvante, l'expérience était tout de même nécessaire. «Il faut passer par là», se disait M. Laurin. «Très sereinement, je leur expliquais qu'il fallait faire de la place pour nos jeunes diplômés. On est chez nous, il faut qu'on ait les postes de commande dans notre économie. N'importe quel pays ferait cela. Bien sûr on va être obligés de vous déplacer parce que vous occupez ces postes. Vous ne voulez pas nous faire de la place, alors on va la prendre. Je leur disais tout ça en anglais.» Pour le Dr Laurin, l'idée était de poser un geste pour mettre fin à la «domination économique anglophone», élaborer des actions qui revaloriseraient et redonneraient confiance à la collectivité francophone. «Je voulais leur montrer qu'il y avait moyen de redresser la situation et qu'ils avaient eu raison de vouloir garder leur langue et de gagner leur vie dans leur langue. C'était une question de fierté et de confiance en soi.» La même remarque vaut dans le dossier de l'affichage. «C'était schizophrénique de se dire francophone et de voir de l'affichage anglais. C'est comme se regarder dans le miroir et ne pas se reconnaître. Pour les étrangers qui arrivaient, on avait beau leur dire que le Québec est français, tout l'affichage était anglais ou bilingue. On avait développé une sorte de nouvelle langue: pont-bridge, exit-sortie, Landry Auto Body. Et on exigeait l'anglais de tout le monde qui avait la chance de rencontrer un anglophone durant la journée, jusqu'aux garçons d'ascenseur et aux messagers. » Et aujourd'hui: «on a fait énormément de progrès. Maintenant, les compagnies américaines et anglophones se sont francisées jusqu'aux postes de président régional. Ils en tirent profit, comme je leur disais à l'époque: si vous voulez faire de l'argent chez nous, donnez des postes d'importance à ceux qui connaissent notre communauté. Sans parler des nombreuses compagnies québécoises qu'on a développées, comme Quebecor.» Il regrette que les lois fédérales viennent toujours limiter la portée de la Charte dans divers domaines: les produits alimentaires, les marques de commerce et les noms de compagnies incorporés auprès du gouvernement fédéral. Il reste aussi tout le secteur les petites entreprises à améliorer. «Il y a encore un effort à faire de ce côté. Mais j'en suis venu à la conclusion que procéder pour ces entreprises comme on l'a fait pour les entreprises de 100 employés et plus, ce serait lourd et coûteux. Il faut penser à d'autres mesures comme la formation et la francisation sur place.» Comme René Lévesque à l'époque, il demeure convaincu que la loi 101 ne pourra se réaliser complètement que dans un Québec souverain.
«Il disait que si on était indépendant, on n'aurait pas besoin de la loi 101. Moi, je lui répondais qu'on aurait toujours besoin de quelque chose qui lui ressemble, d'un garde-fous dans un continent de 300 millions d'anglophones.»
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