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Le patronat et la langue française
Jean-H. Guay
Université d'Ottawa
Dans "L'année politique au Québec 1988-1989", p. 157-158
Ed Québec/Amérique 1989
Sous la direction de Denis Monière |
Le dossier linguistique a été éprouvant pour le CPQ (1988-89). Ghislain Dufour l'a qualifié d'«épouvantable». Il souhaite d'ailleurs qu'on mette un terme à des discussions qu'il qualifie de stériles. Ce désir de fermer le dossier promptement n'est pas incompréhensible.
Au cours des dernières années, le patronat n'a jamais été favorable à la Charte de la langue française. Considérant que celle-ci «entrave la liberté des minorités» ou projette une «mauvaise image du Québec à l'extérieur», le patronat a toujours réclamé des «assouplissements». Lorsque la Cour suprême a invalidé les articles de la Loi 101 relativement à l'affichage commercial, le 15 décembre 1988, les gens d'affaires se sont presque unanimement réjouis. Le Bureau du commerce de Montréal (à majorité anglophone), la Chambre de commerce du Québec, et le CPQ (30% d'anglophones) ont fièrement salué le jugement. «Nous ne nous attendions pas à autre chose. Nous avons toujours dit que cette partie de la loi brimait la liberté d'expression» déclarait le président du CPQ. Du même coup on sommait le gouvernement de ne pas utiliser la clause nonobstant, ce que revendiquaient l'ensemble des groupes nationalistes. Telle était pour l'essentiel la position patronale au lendemain du jugement. En fait, seule la Chambre de commerce de Montréal (80% de francophones) n'a pas montré un tel empressement à applaudir.
C'est au cours des jours suivants que l'unanimité patronale s'est fissurée. Les groupes à majorité anglophone ont évidemment maintenu leur position en faveur du jugement; ils ont également condamné le compromis que constitue la Loi 178, adoptée à la fin de 1988. À l'opposé, la Chambre de commerce de Montréal, l'organisation patronale traditionnellement la plus nationaliste des milieux d'affaires, initiatrice des Hautes Études Commerciales, a appuyé le gouvernement québécois face à cette loi. Le CPQ, quant à lui, a sans aucun doute été l'organisation la plus tiraillée. D'abord opposé à l'utilisation de la clause nonobstant, le CPQ a dû rapidement se raviser. À l'intérieur de ses propres rangs, les membres se sont montrés favorables à l'utilisation de la clause dérogatoire. Puis, le 20 décembre, le CPQ a décidé de «ne pas s'opposer» à la solution gouvernementale même si elle implique l'utilisation de la clause nonobstant, en soulignant néanmoins qu'il désapprouve la limitation aux droits des minorités que représente la Loi 178. Selon les observateurs, les risques d'une «saignée du membership» étaient réels si le CPQ maintenait son opposition complète à la clause nonobstant. En juin 1989, Ghislain Dufour, en expliquant les revirements de l'organisation qu'il préside déclarait sans ambages: «J'ai découvert dans ce débat des francophones très nationalistes».
La quasi-unanimité présente au départ dans les milieux patronaux sur la question linguistique s'est donc morcelée au cours de l'année. On peut voir dans les contradictions et les tergiversations du CPQ un manque d'habileté ou de simples faux pas. On peut aussi y diagnostiquer un déplacement réel de l'opinion du patronat francophone au cours de l'année. Les sondages internes de l'organisation semblent l'attester puisqu'en mars 1989 un sondage CROP réalisé auprès des membres indiquait que 77% d'entre eux étaient favorables à l'utilisation de la clause dérogatoire; chez les francophones 94% des membres appuyaient une telle utilisation. Le clivage entre les deux groupes est manifeste. En janvier 1989, le monde des affaires anglophone estimait ainsi que le climat politique était «bon» dans une proportion de 53%; chez les francophones la satisfaction atteignait 92%. Il s'agit d'un écart très prononcé et les deux groupes affichent un certain ressentiment l'un envers l'autre. À la limite, ce net morcellement du patronat sur la question linguistique est peut-être l'élément le plus significatif des premiers mois de 1989.

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