Nationalisme québécois



Seule la langue justifie le combat pour la souveraineté

Premier facteur de la survivance des francophones d'Amérique, le français est notre patrie, et les concessions en ce domaine sont l'antichambre de la démission

JEAN-MARC LÉGER
Conseiller en relations internationales

LeDevoir 3 mars 1997



Comme notre peuple, la langue française a été victime de la Conquête; comme lui, elle en porte les traces, les cicatrices. Elle aura été le premier facteur de notre survivance; elle reste la donnée centrale de notre identité et le facteur premier de notre avenir.

Dans son Esthétique de la langue française, Rémy de Gourmont écrivait: «Diminuer l'utilité d'une langue, c'est diminuer son droit à la vie. Lui donner sur son propre territoire des langues concurrentes, c'est amoindrir son importance dans des proportions incalculables.»

C'est pourquoi la résurgence puis la rapide extension du bilinguisme dit institutionnel, à Montréal et même en province, ne laissent pas d'être préoccupantes. Chaque fois qu'une institution, un organisme, public ou parapublic, décide de se «convertir» au bilinguisme, pareille décision, quels qu'en soient les motifs, contribue à affaiblir objectivement les positions du français. Dans le contexte où nous sommes, le français ne peut survivre que si les non-francophones ressentent concrètement et éprouvent quotidiennement la nécessité de le connaître, que s'il se révèle indispensable. Et pareille condition ne peut être assurée que par les institutions du secteur public.

N'ayant que notre langue comme patrie profonde (dans l'incertaine attente de l'autre, dont la perspective paraît s'éloigner), nous risquons de nous retrouver tous apatrides du train où vont les choses. C'est à la fois la qualité qui ne cesse de se dégrader (les médias en sont à la fois le reflet et l'une des causes) et le statut qui ne cesse de s'affaiblir. Nous serons bientôt revenus à la situation d'avant la loi 101 et, sans doute, en deçà. Il va falloir tout reprendre à pied d'oeuvre.

Chez nous plus qu'ailleurs, plus que chez aucun autre peuple, la question de la langue est au coeur de l'aventure collective. Si nous cessons d'être authentiquement de langue française, de nous penser comme francophones, nous perdons notre raison d'être. C'est pourquoi le combat pour la langue s'est toujours identifié au combat pour le Québec; c'est pourquoi, hier comme aujourd'hui, le problème de la langue fut et reste le premier problème politique et celui, finalement, dans lequel se résument tous les autres. Qui donc, au reste, aurait envie de lutter pour la souveraineté d'un Québec multiculturel et bilingue?

Lorsque j'entends dire qu'il faut «rassurer les anglophones», je pressens comme tout un chacun que de nouveaux reculs se préparent en matière de politique linguistique. Certains des nôtres ont une curieuse prédilection pour le chemin de Canossa. De même, lorsque je lis qu'il importe d'éliminer les «irritants» de la loi 101 (pauvre loi, désormais orpheline, réduite à des lambeaux), j'observe non sans ironie qu'on a engagé la fameuse chasse aux «irritants» voici bientôt 20 ans. Au fond, tous ces contempteurs de la loi 101, le véritable «irritant», c'est la langue française elle-même. Finirons-nous par comprendre que chaque concession, loin d'apaiser la grogne, ne fait que susciter de nouveaux appétits? Le compromis en la matière nourrit la revendication permanente.

Il n'est sans doute pas de peuple chez qui le rapport à la langue soit aussi intime, aussi prégnant, aussi éloquent que chez le peuple québécois. La langue française est notre patrie profonde, elle nous a définis, nous a nommés, elle nous permet le dialogue avec ce qui, dans le monde, est de langue française. Elle nous fait notre identité et notre dignité, nous permet de penser l'avenir et nous presse de nous redonner un pays au sens plein du terme. Elle nous a fait héritiers d'une longue et somptueuse histoire, un bon millénaire et davantage, qui s'est accomplie sur tous les continents.

La lutte pour la langue française se confond avec l'histoire du Québec depuis la Conquête: en vérité, on peut tenir que le combat pour là survivance a été essentiellement le combat pour la langue. Il ne pouvait guère en aller autrement puisque la langue nous définit et nous situe, il en ira ainsi jusqu'au jour de l'émancipation ou hélas jusqu'au crépuscule, celui de la langue, qui serait aussi inéluctablement le nôtre.

Les langues ont besoin d'une assise solide non seulement pour leur expression mais pour leur maintien: quelle est l'assise possible et nécessaire du français au Québec, aujourd'hui, sinon l'indépendance? Il n'en est point d'autre. La langue est une tradition, la plus haute, et une mémoire, la plus ancienne. Elle transmet, entretient, enrichit le patrimoine et l'imaginaire de même qu'un savoir millénaire. La tradition appelle le renouvellement et l'enrichissement. La défense de la langue, et par là même de la culture dont elle est le fondement et l'expression, apparaît comme la première forme et la plus pressante du combat national. Il est vrai que la survivance d'une communauté de langue française en Amérique du Nord n'ira jamais de soi; il n'est pas moins vrai que les mesures qu'appelle cette survivance supposent que le Québec dispose de la plénitude des moyens d'une véritable politique linguistique, ce qui implique naturellement la souveraineté nationale.

Nous ne prenons pas suffisamment en compte le fait que le combat mené ici pour la défense de la langue nationale a vertu exemplaire et valeur universelle. Non seulement rejoint-il les luttes menées ailleurs mais il peut contribuer à enrayer le glissement vers la tyrannie de la loi du marché, vers la profanation de la culture par les industries culturelles. Comme l'a justement écrit Henri Gobard: «La politique au service de l'économie, c'est la destruction de la culture. L'analyse exclusivement économique aboutit à la suppression de toutes les cultures.» (L'Aliénation linguistique, Paris, Flammarion, 1976).

Un peuple comme le nôtre défend sa langue, mais en même temps, c'est sa langue qui le défend, et il arrive qu'il puise dans la reconnaissance de la fragilité de sa langue un regain de vigueur pour lui assurer les conditions minimales de la survie. Pour le peuple québécois, sa langue, toujours menacée dans sa qualité comme dans son usage, est à la fois blessure et armure. C'est dans sa langue et par elle que notre peuple renoue avec son histoire et noue avec le monde: elle seule le justifie, lui permet de créer la patrie et d'inventer l'avenir dont il rêve et qu'il fait advenir, surgir, en les nommant et en les voulant. Ce passé fait irruption dans le présent pour le féconder et ensuite l'absorber; le présent presse le passé de l'aider à inventer l'avenir.

Encore faut-il que nous ayons vraiment envie de durer et que nous ayons dès lors le courage de nous en donner les moyens. Le courage, aussi, de récuser tout compromis et de reconnaître dans les concessions en matière de politique linguistique ce qu'elles sont vraiment: l'antichambre de la démission. En somme, le devoir sacré de l'intransigeance, quant à l'essentiel.