Il faut renforcer,
non «assouplir» la loi 101

Jean-Marc Léger
L'auteur est conseiller en relations internationales.

La Presse 27 mars 1996



C'est à Montréal, aujourd'hui plus encore qu'hier, que se joue l'avenir de la langue française au Québec et par là, dans une large mesure, l'avenir même du Québec, tant celui-ci est indissociable de celle-là. (... )

Or, au moment où divers milieux politiques, au premier rang desquels des ministres fédéraux et leurs affidés, mettent en cause l'intégrité du territoire du Québec, d'autres voix et d'autres groupes, dans un registre moins bruyant et de façon plus insidieuse, amorcent une nouvelle campagne contre la loi 101, dans le souci vertueux de «l'assouplir». La simultanéité des deux opérations n'est pas peu révélatrice.

Le recours à des formules lénifiantes annonce prétendus souvent de sombres desseins. Derrière une feinte pudeur, se dissimulent selon le cas le ballon d'essai, la manoeuvre, l'embarras ou le calcul. De ces euphémismes galvaudés mais toujours commodes, peu traduisent l'ambiguïté, la gêne ou la duplicité autant que celui «d'assouplissement». Chez nous, il est souvent utilisé à propos de la politique linguistique, avec son compagnon obligé «les irritants», qu'on n'en finit apparemment plus d'extirper. Il suffit d'entendre ces deux mots associés pour parier qu'on fait allusion à la loi 101 et pour pressentir qu'un nouvel assaut se prépare contre elle. (...)

A moins de laisser s'établir bientôt une situation irréversible, le gouvernement doit engager d'urgence un processus de renforcement de la loi 101, selon trois axes principaux: la langue de travail, par l'extension aux établissements comptant plus de dix travailleurs - au lieu de cinquante- des dispositions de la loi en cette matière; la langue de l'enseignement, par l'extension au niveau du collège de l'obligation de scolarisation en français, pour les élèves non-anglophones d'origine ou d'élection (en notant que chaque année des milliers de dérogations sont consenties pour la fréquentation de l'école anglaise); la langue de l'affichage par le rétablissement des dispositions abolies ou atténuées par la loi 178. A cela, devraient s'ajouter de nouvelles mesures fortement incitatives d'étude du français pour les nouveaux venus.

Qu'il s'agisse de la langue et de l'identité nationale ou du statut politique du Québec la voie du prétendu «compromis» et le propos melliflue (sic), se révèlent parfaitement inefficaces, même contre-productifs, en plus d'être déshonorants. Ils ne font qu'encourager l'adversaire dans son offensive permanente et affaiblir la confiance ou la volonté des nôtres. Seuls un propos clair et vigoureux, une loi renforcée, une mise en oeuvre prompte et exigeante peuvent autoriser un certain espoir dans le salut du français à Montréal. La moindre concession, la moindre faiblesse consacreraient notre naufrage historique.

Le temps nous est terriblement mesuré. Si Montréal cesse d'être ville de langue française, ce sera le début d'un processus inexorable d'assimilation du Québec. Dans Raisons communes, Fernand Dumont rappelle justement que: «depuis la Conquête, il nous a fallu combattre pour la survie de notre langue; il n'en ira pas autrement dans l'avenir».