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L'intimidation fonctionne, l'indécision perdure
Le double langage
Lise BissonnetteLeDevoir 1 avril 1993 |
Il n'y a pas trente-six façons de comprendre la Charte de la langue française, et de l'apprêter. Il y en a deux, entre lesquelles le Conseil de la langue française vient de refuser de choisir à la place du gouvernement. Le résultat est à l'avenant, trompeur comme un double langage.
Ou on affirme, comme le font Alliance-Québec et tous les médias de langue anglaise, que la Charte doit «refléter le visage» du Québec. On met alors fin à toute interdiction d'usage des autres langues dans l'affichage, et on garantit tout au plus une place «prédominante» au français. C'est à cette vision que s'est rangée la Cour suprême du Canada en 1988, quand elle a invalidé des dispositions de la loi 101.
Ou on croit, comme le dit la Charte elle-même, qu'il s'agit d'une loi faisant du français la langue commune des Québécois, et qui prend des précautions pour qu'elle le soit dans un contexte adverse. Dans ce cas, on est en désaccord avec l'interprétation de la Cour suprême, ce qui n'est pas péché mortel. Ce l'est si peu que la Charte canadienne des droits prévoit elle-même l'exercice de ce désaccord par l'invocation d'une clause dérogatoire, dite «nonobstant», celle que le Québec a utilisée pour se soustraire au plein impact du jugement de 1988.
(...) C'est l'indécision qui a fait sortir le mauvais génie de la bouteille, et y a identifié la Charte de la langue. La stratégie des adversaires de la loi a porté, elle a suscité la culpabilité collective. Les sondages la traduisent, le discours même du Conseil de la langue française en est teinté, qui s'inquiète de «l'éthique» collective et de la «réputation» du Québec, pour inventer des adoucissements biscornus.
La démagogie a fait son oeuvre.
Les Québécois ont aujourd'hui l'impression que les lois 101 et 178 ont brimé des «droits fondamentaux» alors que les droits linguistiques ne sont rien de tel. (...) Au lieu de se confondre en débats gênés, le gouvernement du Québec pourrait reconduire la clause nonobstant la tête haute, et récuser les procès pour immoralité. Plus que jamais il est temps de dire - et le Conseil aurait pu le rappeler - qu'il n'y a pas de souffrances linguistiques au Québec, aucune qui vaille l'indignation mélodramatique dont tout un théâtre nous afflige. Mais il y en a partout ailleurs dans les autres provinces, et des vraies, et tout le monde le sait. Tant que les accusations imbéciles tiendront contre la politique québécoise, les comparaisons tiendront encore mieux.
Il en va de même pour la «réputation» du Québec à l'étranger. Avant de reprendre à son compte les sornettes de ceux qui s'emploient justement à la détruire, le Conseil aurait mieux fait de commander là des «recherches supplémentaires». Le seul pays qui en fait une obsession, c'est le Canada, qui a sa part de poutre dans l'oeil. Les autres voient le Québec comme une terre de démocratie, affligée de quelques tensions linguistiques dont ils ignorent le détail. Comme nous ignorons le détail des petites querelles des autres nations.
L'intimidation fonctionne, l'indécision perdure.
Ce ne sont plus les cours qui effilochent la Charte, mais ses gardiens qui hésitent entre deux messages contradictoires. Pas étonnant que nul n'entende le message originel, inscrit dans la loi. Et que le français, tout en gagnant du terrain, ne jouisse toujours pas de l'autorité, de l'attraction naturelle qu'il devrait exercer ici. Il avance en s'excusant d'exister.

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