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L'avenir du français à MontréalLes nouveaux enjeux linguistiquesDe plus en plus, c'est dans les domaines de la politique d'immigration, de la politique familiale et du développement économique urbain que l'avenir du français se joueraMARC V. LEVINEProfesseur d'histoire et d'études urbaines à l'Université du Wisconsin à Milwaukee. Il vient de publier La Reconquête de Montréal chez VLB éditeur LeDevoir 28 novembre 1997
L'avenir du français à Montréal sera de plus en plus déterminé par des facteurs extérieurs aux lois linguistiques. Dans un contexte de mondialisation de l'économie, le fait que Montréal soit située à proximité des plus grands marchés anglophones du monde et la présence d'une minorité anglophone importante à Montréal signifient qu'une certaine forme d'intervention sera toujours nécessaire pour assurer la première place au français dans la ville. Mais la politique linguistique en ce qui a trait à la promotion du français à Montréal a plus ou moins atteint ses limites, ce qui a fait dire à Jean Paré que «si la loi 101, qui a 20 ans, n'a pas réussi à assurer la santé du français, rien n'y arrivera». L'abrogation de la loi 86 ou l'extension de la francisation aux petites entreprises auraient une influence minime sur la protection du français à Montréal. De plus en plus, c'est dans les domaines de la politique d'immigration, de la politique familiale et du développement économique urbain que l'avenir du français se jouera.
Comme Louis Balthazar l'a expliqué franchement, «ce n'est pas en laissant Montréal aux seuls groupes ethniques [...] que nous construirons le Québec multiethnique. Laval aux francophones, Montréal aux allophones. Quelle aberration». Les politiques d'aménagement urbain, de développement économique, de logement et de transport doivent être coordonnées pour revaloriser le noyau urbain comme lieu de résidence attrayant pour les familles et comme lieu de travail. En ce sens, les recommandations du Groupe de travail sur Montréal et sa région, formulées en 1993, qui réclamaient l'établissement de nouvelles structures politiques pour créer une véritable «ville-région», ont une portée culturelle qui dépasse le besoin évident de nouvelles structures pour soutenir l'économie défaillante de Montréal et consolider son assise budgétaire. Bien que le gouvernement Bouchard ait reconnu les problèmes particuliers de Montréal en créant un ministère d'État à la métropole, la formation d'une Commission de développement de la grande région de à peine bougé en 1997. Tout compte fait, les politiques d'aménagement urbain qui attirent et gardent plus de francophones dans l'île de Montréal ainsi que des politiques de partage des revenus fiscaux et d'imposition de taxes qui renforcent la ville et rendent l'étalement urbain moins payant pourraient avoir des retombées plus grandes pour l'avenir du français que l'abrogation de la loi 86 ou le rétablissement de la Commission de protection de la langue française. La relance économiqueDe la même façon, la relance économique de Montréal compte autant que les lois touchant la langue dans la préservation et l'épanouissement du caractère français de Montréal. Le taux de chômage à Montréal est l'un des plus élevés en Amérique du Nord, et une ville qui s'appauvrit n'est pas le lieu le plus propice à l'intégration des nouveaux arrivants à la société francophone. Une ville en plein marasme économique n'est pas capable non plus de retenir la classe moyenne francophone qui quitte l'île depuis les années soixante-dix.Certains analystes comme Marcel Côté, Jean-Luc Migué et Pierre Arbour ont affirmé que le «protectionnisme linguistique» a contribué considérablement au déclin économique de Montréal et préconisent des assouplissements dans la politique linguistique pour «atténuer les effets de l'insularité linguistique de Montréal». Migué préconise même la liberté de choix non seulement comme solution aux maux économiques qui sévissent à Montréal, mais comme un élément essentiel à «l'essor du français». On entend de plus en plus de gens d'affaires anglophones demander que Montréal soit déclarée zone bilingue, ce qui comprendrait la liberté de choix dans l'enseignement, pour relancer l'économie. «Quoi de mieux, écrit un journaliste des affaires, que de faire de Montréal une vraie ville internationale, une Genève ou un Hong-Kong nord-américain?» Mais ces analyses passent à côté d'un élément fondamental. Certes, il y a eu un prix à payer pour la francisation de l'économie et de la société montréalaise. Toutefois, ces coûts doivent être comparés aux bénéfices que les francophones ont retirés de ces actions depuis 1970, comme la sécurité linguistique, une répartition plus juste des richesses et la maîtrise de l'économie. Par ailleurs, les problèmes économiques de Montréal ont plusieurs causes, et la transformation linguistique, «une transition sociologique inévitable», reconnaît Marcel Côté, n'est qu'une cause parmi d'autres. Rien ne prouve que des assouplissements mineurs à la politique linguistique rendraient Montréal plus attrayante pour les investisseurs, et une redéfinition radicale de la politique linguistique, comme le retour du libre choix de la langue d'enseignement, comporte des risques d'ordre culturel et linguistique inacceptables pour les francophones montréalais. Le déclin rapide de la base industrielle traditionnelle de Montréal ainsi que la transition difficile de la situation de métropole nationale à la situation de centre régional sont à l'origine du malaise économique de la ville. Des stratégies innovatrices de développement économique seront nécessaires pour attaquer ces problèmes et faire une brèche dans le chômage et la pauvreté chroniques. Sans relance économique, il sera de plus en plus difficile pour les travailleurs montréalais d'atteindre la sécurité économique en français. En cette fin de siècle, la politique économique peut, avoir autant d'importance que la politique linguistique pour l'avenir du français à Montréal. Des mesures nécessairesLa politique linguistique était nécessaire à la «reconquête» de Montréal, mais la préservation des acquis fragiles de cette reconquête et l'établissement du français comme langue commune exigeront des mesures d'intérêt public dans une variété de domaines. La politique d'immigration doit fixer des niveaux que Montréal est capable d'absorber et prévoir des mécanismes d'accueil efficaces. Les politiques d'aménagement urbain doivent mieux gérer l'étalement urbain pour éviter dans l'avenir un genre d'apartheid linguistique selon lequel une couronne francophone encerclerait une île de Montréal de plus en plus allophone. La politique économique doit revaloriser le noyau urbain de Montréal comme endroit où les immigrants et tous les Montréalais peuvent atteindre la sécurité économique en français. Une politique culturelle doit faire de la place aux communautés culturelles dans une culture publique commune francophone tout en renforçant les écoles publiques françaises comme principale institution de la nouvelle société d'accueil.
Dans certains de ces domaines, tels que l'immigration, la politique gouvernementale est sur la bonne voie au Québec. Dans d'autres domaines, comme le développement de la région de Montréal, peu de progrès ont été faits et il n'y a guère eu de débat sérieux sur les dimensions linguistiques de la question. Pourtant ce sont ces politiques qui seront au coeur des nouveaux enjeux de la question linguistique, et c'est rien de moins que l'avenir du français à Montréal qui est en jeu.
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