![]() Nationalisme québécois |
Ce n'est pas la langue qui seule nous donne vie, mais plutôt la vie qui est nôtre qui est dite dans cette langue. Oui, parfois, nous éprouvons quelques difficultés à vivre en français, mais ces contrariétés ne peuvent être les conditions premières et incontournables de notre identité politique. Définie à votre manière, une identité politique en devient, de toute évidence, une d'exclusion, car l'Autre est désigné comme source de ces contrariétés. C'est parce que le projet d'un Québec indépendant est encore trop souvent conçu à partir du ressentiment d'une volonté de dire à l'Autre qu'il n'a pas droit de cité au même titre que nous, que nous sommes, M. Léger, «ceux qui veulent lutter pour la souveraineté d'un Québec multiculturel et bilingue». Nous avons envie de lutter pour ce Québec pour la simple et bonne raison qu'il existe des points de vue comme le vôtre qui, par la sacralisation de l'histoire et de la langue, mènent non seulement une politique d'exclusion de tout ce qui ne s'intègre pas dans un Québec «pure laine», mais aussi de ceux qui ont le «malheur» de concevoir leur avenir comme n'étant pas une copie conforme du passé, ni comme une exigence de réparation. Nous ne voulons pas combattre pour la «survivance» mais plutôt pour notre «vivance», car nous ne nous considérons nullement sur le seuil d'une mort culturelle. Nous vivons, notre culture est «vivante», changeante et dynamique, et l'indépendance n'est pas la condition sine qua non de sa «survie». Nul ne peut faire autrement que de constater que la culture québécoise est aujourd'hui fort différente de celle d'hier, de la vôtre, M. Léger, et qu'elle occupe une place qui aurait été impensable il y a 50 ans. La prédominance actuelle de cette culture québécoise qui nous est chère n'est pas le seul fait du mouvement indépendantiste, ni le seul fait des francophones. Par conséquent, nous ne croyons pas que la «seule assise possible et nécessaire du français au Québec» soit l'indépendance. Ni non plus que la seule raison de l'indépendance soit le français. Le pays, «au sens plein du terme», que nous désirons est porteur en partie d'une promotion de la culture québécoise qui n'est pas exclusivement francophone. Notre «patrie», si un jour nous tentons l'aventure de la réaliser, n'est pas un combat linguistique mais un combat politique auquel nous demandons à tous les citoyens et citoyennes du Québec de participer. N'avons-nous pas assez appris de l'histoire pour refuser justement de nous engager dans l'arène politique par le biais du ressentiment? Aurions-nous vécu, comme le suggère Finkelkraut, le XXe siècle pour rien? Il nous apparaît que juxtaposer la défense d'une identité linguistique comme «terroir» ou comme seule «patrie» à une critique de la globalisation est probablement de mauvais augure pour la différence culturelle. Mais nous ne pouvons faire l'économie de nous souvenir des conséquences de ce qu'ont été les tentatives de défendre une culture, une nation ou une «patrie» au nom de la réparation des torts subis. Nous refusons de nous inscrire dans une psychose faisant appel à de telles réparations, alors que nous offrons une ouverture politique des possibles, un moment historique où il ne sera plus question des oubliés de l'histoire, mais où il sera question d'une définition politique autre que celle de victime. La défense et la promotion ici et maintenant du projet souverainiste ne peuvent se faire autrement qu'en abandonnant la figure de la victime et la nécessaire survivance en faveur d'une volonté politique, d'une volonté de redéfinir nos désirs politiques différents. Nous nous refusons à nous faire «absorber» par le passé parce que ce genre de «fécondation» n'invente pas l'avenir, elle le répète. Si nous devons imposer une condition à notre indépendance politique, elle ne peut être que le refus d'une morale du ressentiment. Ce que nous voulons «ressentir» par notre projet politique, c'est justement la fin d'une différenciation fondée sur notre statut de victime et le début d'une reconnaissance des différences dont nous sommes tous porteurs.
Si vouloir un projet politique ne reposant pas uniquement sur l'identité linguistique correspond à oublier «le devoir sacré de l'intransigeance» et entrer dans «l'antichambre de la démission», nous démissionnons volontiers. ![]() |