Bilan «alarmiste» ou «réaliste»?

Michel Plourde

La Presse 20 mars 1996 (L'auteur était responsable de la rédaction du Bilan sur la situation de la langue française et fut président du Conseil de la langue française de 1979 à 1985.)



Les Québécois qui se préoccupent de l'avenir de la langue française ont raison de s'interroger sur ce qui s'est passé

En septembre dernier, le gouvernement commandait un bilan sur l'évolution de la situation de la langue française depuis l'adoption de la Loi 101. Un comité technique de cinq membres recevait le mandat de «réaliser» le bilan. J'étais nommé responsable de la rédaction et Mme Josée Legault, coordonnatrice de ce comité.

Les textes officiels et les contrats étaient très clairs. Dans ce comité, la coordonnatrice et le rédacteur, extérieurs à l'appareil gouvernemental, étaient responsables de l'orientation des travaux », et les trois membres fonctionnaires étaient chargés de la «coordination interministérielle» et de la «coordination de la recherche»: ils étaient responsables de la collecte et de la validation des données factuelles et statistiques venant des ministères et des chercheurs.

(...) [Puis] les choses se gâtèrent. Les responsabilités furent modifiées et les échéances reportées. Je découvris que je n'étais plus responsable de la rédaction et que Mme Legault n'était plus coordonnatrice. On vit un ministère tenter de réécrire tout un chapitre, avec une analyse bien différente de celle qui avait été faite par le comité technique. (...)

Il était devenu clair que Mme Legault et moi-même, pourtant mandatés pour veiller à «l'orientation des travaux», ne serions plus associés aux corrections finales du bilan à titre de coordonnatrice et de responsable de la rédaction. (...)

Les tentatives de communications que nous avons faites pour clarifier cette situation n'ont rien donné. Elles nous ont tout au plus permis d'entendre toutes sortes de rumeurs qui circulaient chez les fonctionnaires: le ton du bilan était «trop militant», on n'était pas d'accord avec certaines «interprétations», le bilan aurait «déplu» à certains ministères qui voulaient le réécrire à leur façon, etc. Étrangement, ces prétendues oppositions ne s'étaient jamais manifestées en décembre ou en janvier! Et, contrairement à ce qui a été dit publiquement, le comité interministériel n'a jamais tenu aucune rencontre avec moi pour m'exposer ou me faire connaître ses présumés griefs. (...)

C'est après le coulage dans les médias d'une note de Mme Legault que le gouvernement publiait en catastrophe le texte du 24 janvier, en omettant d'y joindre les annexes, les tableaux et les conclusions de recherches qui devaient l'accompagner et le compléter. Ce rapport fut présenté comme incomplet et contenant des erreurs. On tenta de faire passer dans l'opinion publique qu'il s'agissait d'une mauvaise version et qu'il fallait maintenant attendre le «vrai» bilan ! (...)

Pour évaluer le chemin parcouru depuis 1977, il fallait partir, comme dans toute évaluation, des objectifs de point de départ, ceux qui sous-tendent la Charte de la langue française, et montrer, parmi ces objectifs, ceux qui ont été atteints, ceux qui ne l'ont pas encore été, et ceux qui ont subi des modifications en cours de route. C'est ce que nous avons fait. Ce bilan n'est pas «alarmiste» mais «réaliste». Il fait état aussi bien des progrès que des reculs de la langue française. Mais le portrait global qui s'en dégage semble avoir été dérangeant pour plusieurs. A ce point dérangeant qu'il a donné lieu à ce qui semble avoir été une tentative de neutralisation et à un puissant «montage» pour discréditer deux de ses auteurs, les deux seuls qui venaient de l'extérieur de la fonction publique.

Les Québécois qui se préoccupent de l'avenir de la langue française, notamment dans la grande région de Montréal, ont raison de s'interroger sur ce qui s'est passé. Il est à espérer que le «nouveau» bilan, écrit par le gouvernement, réussira finalement à intégrer même les analyses qui dérangent.