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Mais, au-delà de l'éclairage qu'elle fournit sur les mots pris un à un, la lexicographie historique peut aider à comprendre les comportements actuels et permettre de mieux orienter les actions à venir. Quand, par exemple, on dénonce la «dégradation» de la langue française au Québec, on fait le plus souvent référence à un comportement qui consiste à recourir au style populaire dans des circonstances où l'on pourrait s'attendre à une pratique plus soignée. La prise en compte de l'histoire du français au Québec permet d'envisager cette question de façon plus sereine. Le joual: né en 1760?La place qu'occupent dans nos discours les traits de la langue populaire me paraît devoir être mise en relation avec les pratiques langagières qui se sont implantées au lendemain de la Conquête. La conséquence la mieux connue de la prise de contrôle du pays par les Anglais est la pénétration des anglicismes dans la langue, commencer par «set, saucepan, barley, mop, tea-pot», bientôt suivis de nombreux autres. Mais faut-il, à l'instar de Jean Marcel (Le Joual de Troie, 1973), considérer que la Conquête anglaise a eu pour conséquence de faire entre le «joual» dans nos écuries? Cette formule-choc de l'essayiste souligne bien la conséquence qu'a eue sur la situation linguistique des Canadiens le changement politique qui s'est opéré en 1760, mais elle convient mal à l'historien de la langue parce qu'elle laisse entendre que l'anglais serait la source principale de la variété populaire du français du Québec, ce qui n'est pas le cas. Surtout que «joual», qui est une variante ancienne du mot «cheval», nous vient de France... Sans contester l'ampleur de l'anglicisation de la langue au Québec, qu'il faudra cependant réexaminer sans a priori politiques, j'estime que, sur le plan de la pratique quotidienne du langage, le phénomène le plus important qui résulte de la Conquête, c'est l'expansion de la langue du peuple au sein de la société. Il s'agit là d'un changement qui va avoir une grande influence sur l'évolution de notre modèle linguistique. Une langue prise en charge par le peupleLes données recueillies par la comparaison des documents du Régime français avec ceux d'après 1760 montrent que la représentation qu'on donne de la langue dans les écrits change dans les décennies qui suivent la Conquête, en raison sans doute du départ d'une partie de l'élite française ou de la perte de prestige de celle qui reste. On observe l'émergence d'un français marqué, plus qu'à l'époque précédente, par des traits régionaux hérités de France. Des mots qu'on employait en famille ou entre voisins vont peu à peu accéder à l'écrit et cette tendance s'accentuera avec le temps. Au XIXe siècle, les Français en visite dans ce «pays où les charretiers deviennent législateurs ou ministres»(1) seront frappés par l'uniformité du langage d'une classe sociale à l'autre, indépendamment des fortunes et des occupations. De nombreux mots qui viennent des régions de France et qu'on ne trouve pas dans les écrits du Régime français font en effet leur apparition dans les textes après 1760 et des mots réputés standard disparaissent ou, du moins, se font plus rares. Par exemple, le mot «carreauté» (mouchoir carreauté, chemise carreautée), qui est un régionalisme de France (donc apporté par les premiers colons), ne figure dans les documents qu'à partir des années 1770 alors qu'auparavant on trouvait «à carreaux», comme à Paris. Le changement est important: le mot du peuple est soudainement incorporé à un usage qui devient la référence, le modèle. De nombreux exemples du même type montrent que notre français a été influencé jusque dans son usage public par les habitudes langagières qui ont pris le dessus à cette époque. Il s'est ainsi tissé des rapports plus étroits qu'en France entre la langue du peuple et celle qu'on utilise en société. Il ne faut donc pas se surprendre que les fonctions dévolues aujourd'hui aux divers registres de la langue ne soient pas délimitées de façon aussi nette au Québec qu'en France. Les Québécois, même instruits, emploient plus librement en public des mots de la langue familière ou populaire. Les relevés effectués par l'équipe du Trésor montrent que ces mots sont même largement utilisés à l'écrit par les meilleurs écrivains, par les journalistes les plus compétents, ce qui n'est pas le cas en France. Nos bonnes plumes, hommes et femmes, puisent volontiers, à des degrés divers, au fonds traditionnel pour créer un effet stylistique, établir un rapport avec le lecteur. Qu'il s'agisse de Pierre Foglia, de Lise Bissonnette, de Nathalie Petrowski, de Denise Bombardier, de Jean Dion, d'Alain Bouchard, de Josée Blanchette ou de Lysiane Gagnon, personne ne lève le nez sur un mot marqué qui fait image, qui va permettre de rendre la connotation recherchée: «piastre» (notamment dans «piastre à Lévesque», «piastre à Chrétien»), «char», «tout croche», «en masse», «baveux», «all-dressed», «avoir de l'allure», «en beurrer épais», «bardasser», «faire la baboune» et même «frapper un noeud» sont des clins d'oeil aux lecteurs et traduisent un rapport de complicité avec lui. Dans la même veine, Le journal de Québec (6 octobre 1998) fait figurer en première page un titre comme: «C't'à ton tour, Laura Cadieux sur le party à Québec», en parlant de l'équipe de tournage du film venue faire la fête au Capitale... Compte tenu de l'évolution particulière de notre variété de français, il me paraît peu utile de dénoncer à répétition le fonds populaire, qui a une valeur identitaire pour les Québécois, et contre-productif d'accabler ceux qui l'exploitent. Un bon nombre des traits de ce fonds ont disparu d'eux-mêmes de l'usage public depuis les années 1960; certains par contre ont été avalisés, par exemple l'assimilation des «t» et des «d» devant les «i» et les «u» (comme dans «tu» et «dire»), qui est de nos jours assumée sans honte par l'ensemble des Québécois alors qu'on la condamnait encore à l'époque de la Révolution tranquille. Il faut laisser le fonds populaire évoluer parallèlement aux autres manifestations plus soignées de la langue et braquer les projecteurs sur autre chose, notamment sur l'avantage que confère la maîtrise d'une langue de bonne qualité. Bien qu'elle soit attachée à ses façons de parler, la population québécoise comprend très bien que l'expression populaire ne convient pas à toutes les situations. Mais elle réclame à sa façon qu'on tienne compte de son point de vue dans la définition de la norme. Quand on l'humilie à travers son langage, elle réagit par une grimace, en donnant sa faveur aux comiques les plus irrévérencieux à l'égard du «bon usage». C'est pourquoi il me paraît nécessaire que nous adoptions collectivement une approche plus positive pour perfectionner notre français si nous voulons intéresser le plus grand nombre à l'entreprise, en nous servant du levier que constitue le formidable intérêt des Québécois pour leur langue. Il faudrait notamment tenir compte davantage de la perception de la population quand on cherche à favoriser l'usage d'un mot. Pourquoi, par exemple, devrait-on consacrer chez nous «surf des neiges» alors que le terme le mieux accepté est «planche à neige»? J'estime que la méconnaissance de l'histoire de notre français et des forces qui ont contribué à son maintien explique en partie les résultats limités de nos efforts en vue de l'amélioration de la langue.
1 - Duvergier de Hauranne, dans Revue des Deux Mondes, 1865. Citation tirée de la thèse de doctorat de Marie-France Caron-Leclerc, Université Laval.
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