![]() Livres |
Tout juste sortis des presses, deux essais sur la langue des Québécois font voir que cette polémique n'est pas près de s'estomper. Dans le cas de Le Maquignon et son joual, parce qu'il apporte beaucoup d'eau au moulin de Georges Dor. Dans le cas de La Langue et le Nombril, parce que les intentions de l'auteure sont trop pures. Un cas lourd de «correction linguistique»Diane Lamonde n'y va pas avec le dos de la cuiller. Les organes de la Charte de la langue française, selon elle, ont été noyautés par des linguistes qui rêvent de faire du québécois une variété autonome du français et de le cautionner par la création d'un grand dictionnaire national. Leur projet a un nom: l'aménagement linguistique du Québec, et une origine attestée: l'avis au ministre publié en 1990 par le Conseil de la langue française et intitulé L'Aménagement de la langue: pour une description du français québécois. Moult colloques, études et publications ont depuis ce temps propagé la bonne parole aménagiste. Aujourd'hui, bien que l'aménagiste en chef Pierre Martel ait quitté la présidence du Conseil de la langue française et que le projet n'ait pas encore abouti, l'idéologie aménagiste est bien vivante. Pensons au Robert québécois et au Dictionnaire du français plus, deux ouvrages adaptés à la réalité linguistique québécoise dont la parution a été applaudie par certains. Pensons à des essais comme Pour en finir avec les intégristes de la culture (Pierre Monette) et Plaidoyer pour l'idéologie tabarnaco (Louis Cornellier) qui puisent à la même eau aménagiste selon laquelle la saine rudesse du français québécois s'oppose à la langue châtrée parlée en France. Pensons encore à l'ancien président de l'UNEQ, Bruno Roy, pour qui la réforme de l'enseignement collégial a fait une trop large place à l'histoire de la littérature française. Comme Léandre Bergeron autrefois, il s'est dit inquiet que l'on fasse de nos élèves des esthètes (qui, on le sait, rime avec tapettes et lavettes). Par une analyse fine et minutieuse des justifications données par les aménagistes à une norme nationale en matière de langue, que ce soit dans leurs propres ouvrages, dans la revue Québec français ou dans les colloques de l'Association québécoise des professeurs de français, Le Maquignon et son joual effectue un double travail de désamorçage. En montrant d'abord que les aménagistes forment un groupuscule de chercheurs - toujours les mêmes: Pierre Martel, Hélène Cajolet-Laganière, Jean-Denis Gendron, Gilles Bibeau, Claude Poirier, Jean-Claude Boulanger et quelques autres - qui prennent toute la place dans les discussions sur la langue parlée au Québec -, Diane Lamonde dénonce le monopole idéologique qu'exercent les «tenants de la norme d'ici». Monopole qui n'a pas entraîné de désastre pour le moment, parce que le public sait reconnaître quand un écart est fautif par rapport à la norme du bon parler, sait pertinemment que les anglicismes qui «émaillent» la langue parlée d'ici n'ont pas valeur universelle. Parce que le public est moins anti-élitiste que les aménagistes. En montrant ensuite que l'aura scientifique dont les aménagistes aiment parer leurs travaux n'est qu'un vaste écran de fumée destiné à masquer leurs affirmations gratuites, leurs contradictions et leur double discours - démontés ici en détail et avec force ironie -, Mme Lamonde dévoile une fraude intellectuelle d'envergure. Le Québec est encore une société joualisante, quoi que laissent croire l'Office de la langue française et ses centaines de traités de terminologie, et seuls des maquignons comme les aménagistes peuvent essayer de prétendre le contraire. Un esprit de ressentiment postcolonialPour l'auteure du Maquignon et son joual (qui, soit dit en passant, gagne sa vie comme réviseur linguistique mais qui a visiblement d'autres talents, en particulier pour l'écriture incisive et l'argumentation fine), l'idée même de création d'une langue nationale québécoise mine le statut du français standard et tend à faire croire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes linguistiques: pour les aménagistes, il n'y aurait pas plus d'anglicismes ici qu'ailleurs et surtout en France (ce qui est faux), bon nombre d'anglicismes participeraient de notre vision du monde nord-américaine (en réalité, la plupart sont des calques qui témoignent de notre aliénation), etc. En fait l'idéologie aménagiste semble animée par un esprit de ressentiment au sens que Marc Angenot donne à ce terme. On sait qu'une des caractéristiques du ressentiment, en tant qu'idéologie, c'est de permettre la transmutation du stigmate en valeur. Pour les aménagistes, ce qui peut paraître négatif - aux yeux, il est vrai, d'une norme que l'on a tôt fait de rejeter, d'autant plus facilement qu'elle vient de Paris, c'est-à-dire de l'«étranger» - est facilement récupéré comme signe distinctif de notre identité, de notre valeur. Pour tout dire, les aménagistes sont paranoïaques: ils ont peur de la critique et de tout ce qui est jugement de valeur. Il faut dire - et c'est sans doute là le seul élément qui joue en leur faveur - que l'histoire du Québec est marquée au fer de l'insécurité linguistique. L'ouvrage de Diane Lamonde n'insiste peut-être pas assez là-dessus, mais évidemment un pamphlet n'est pas un traité d'histoire. Il ne faut pas penser que Le Maquignon et son joual relève uniquement, ni même essentiellement, d'une querelle de lexicographes. Ce que montre Diane Lamonde, c'est que les aménagistes sont aussi responsables de la détérioration de l'enseignement du français, car il sont à l'origine de la place prépondérante faite à la communication dans les classes du primaire et du secondaire. Quand on privilégie une vision toute romantique de la liberté du locuteur au détriment des règles mêmes (linguistiques) qui conduisent, une fois leur maîtrise acquise, à la véritable liberté de parole, quand on sait que des élèves accèdent encore aujourd'hui au niveau collégial même si leurs lacunes en français écrit sont importantes, quand on sait que le Québec est le seul «pays» qui, aux dernières nouvelles, ne considère pas la littérature comme un objet propre d'enseignement avant les études supérieures, le sentiment d'autonomie linguistique auquel prétendent les aménagistes ne peut faire qu'illusion. Naissance d'une nation tranquille
S'inspirant essentiellement de l'anthologie de Guy Bouthillier et Jean Meynaud, Le Choc des langues au Québec, et d'articles parus dans les quotidiens montréalais entre 1876 et 1970, Mme Bouchard nous explique comment, pendant quatre siècles ou presque, les Canadiens français ont vécu avec un fort sentiment d'insécurité linguistique, à la fois parce que coupés de la mère patrie et parce que dénigrés par les Anglais et une certaine élite francophone (par exemple Trudeau) qui les accusaient de parler un «French Patois» ou un «lousy French». Evidemment, la Révolution tranquille est venue renverser la vapeur et il est clair pour la linguiste de McGill que les Québécois ont aujourd'hui une opinion d'eux-mêmes nettement meilleure qu'autrefois et qu'ils ne se sentent plus dépossédés de leur langue. Résumons-nous: «Les Québécois de la fin du XXe siècle estiment appartenir de plein droit et activement au monde occidental et participer tout aussi activement à l'élaboration de cette culture large qu'on peut appeler euro-américaine.» On le sent bien, Chantal Bouchard a des affinités avec les aménagistes, la question de la qualité du français que les Québécois parlent étant mise de côté au profit d'une affirmation de soi tous azimuts (vers l'Europe à l'est, les Etats-Unis au sud et à l'ouest). Pour Mme Bouchard, le français international est une notion abstraite puisqu'elle ne repose sur aucun groupe défini de locuteurs. Autrement dit, évacuons la question de la norme puisque personne ne parle comme une grammaire (les règles sont toujours abstraites, malheureusement). La thèse de La Langue et le Nombril nous laisse donc sur notre appétit, l'auteure suggérant simplement que l'obsession et l'insécurité linguistiques étant à toutes fins utiles des choses du passé, le peuple québécois peut participer à l'éclosion (explosion?) identitaire mondiale.
En guise de conclusion, on peut s'inspirer ici de quelques remarques suggestives de Christian Vandendorpe sur la polémique Dor-Laforest (voir Spirale, nos 156 et 159). Si le défi pour le Québec est d'afficher sa différence sans se mettre à l'écart, il est sans doute inévitable, dans le contexte postcolonial qui est le nôtre et même avec quelque deux cents ans de retard, que des linguistes rêvent d'établir une norme québécoise du français, comme les Américains l'ont fait aux Etats-Unis pour l'anglais et les Brésiliens pour le portugais. Le moins que l'on puisse leur demander toutefois, nous dit Diane Lamonde, c'est qu'ils le fassent ouvertement, clairement, sans se cacher derrière une pseudo-objectivité scientifique pour mieux promouvoir une idéologie nationaliste à bien des égards revancharde et démagogique et, par la même occasion, leur carrière.
![]() |