Bilinguisme et bilinguisme

Michel Venne

LeDevoir 22 juillet 1997



La controverse ne semble pas vouloir s'éteindre au sujet du bilinguisme fonctionnel dans le réseau de la santé. Depuis que la Charte de la langue française est en vigueur on trouve, d'un côté, ceux pour qui le droit de travailler dans sa langue est sacré, et de l'autre, ceux pour qui le droit d'être soigné dans la sienne l'est encore davantage. Il doit bien y avoir moyen de trouver un compromis.

Le vice-premier ministre Bernard Landry a provoqué, en fin de semaine, lire de certains leaders de la communauté anglophone. Cette année, les régies de la santé doivent produire un programme régional d'accessibilité aux services en langue anglaise. La Loi sur les services de santé et services sociaux prévoit que toute personne d'expression anglaise peut recevoir des services dans sa langue partout au Québec. Les autorités doivent donc organiser les services de manière à ce que cette exigence soit remplie. Cependant, l'application de cette loi doit être balancée avec les articles de la loi 101 qui interdisent à un employeur d'exiger, pour l'accès à un emploi ou à un poste, la connaissance d'une langue autre que le français, à moins que l'accomplissement de la tâche ne nécessite la connaissance de cette autre langue.

Bien entendu, il serait exagéré de prétendre que tous les employés du réseau de la santé doivent connaître l'anglais puisque, dans certains établissements, la clientèle anglophone est peu nombreuse. Le défi des autorités de la santé est de trouver le juste équilibre. A la lumière des plans déjà soumis au gouvernement par les régies régionales, M. Landry estime que les autorités sanitaires ont penché inutilement trop fort du côté des patients. Il faisait valoir, samedi, dans nos pages, que le nombre de postes dans le réseau de la santé pour lesquels la connaissance de l'anglais deviendrait une exigence serait exagéré. Les régies vont refaire leurs devoirs d'ici septembre.

Dimanche, le président d'Alliance Québec a réagi aux propos de M. Landry en utilisant plusieurs arguments, dont un sur lequel il vaut la peine de s'arrêter. M. Landry, dit-il, «ne semble pas accepter qu'il soit valable de parler plus d'une langue». Le président d'Alliance Québec sait qu'il touche une corde sensible. Le bilinguisme individuel est de plus en plus encouragé au Québec. Le Parti libéral en a même fait un élément central de son programme politique. Le premier ministre Lucien Bouchard en a fait l'apologie lors du sommet socio-économique. La ministre de l'Education vient d'annoncer que l'anglais serait enseigné désormais à partir de la troisième année du primaire, plutôt que de la cinquième, pour répondre à cette exigence de maîtriser la lingua franca du monde moderne. Mme Marois va plus loin. Elle souhaite l'enseignement d'une troisième langue au secondaire, probablement l'espagnol, cela irait de soi, compte tenu entre autres de notre appartenance à l'ALENA.

Il n'y a pas un seul parent soucieux de l'avenir de ses enfants qui, au Québec, qu'il soit fédéraliste ou souverainiste, n'ait pas à coeur de faire apprendre d'autres langues à sa progéniture. Pour paraphraser Jacques Parizeau, ceux qui refusent d'apprendre l'anglais aujourd'hui méritent un coup de pied quelque part. Cette exigence du bilinguisme, voire du plurilinguisme, pose toutefois aux défenseurs de la langue française un dilemme qui ressemble parfois à la quadrature du cercle. Puisque le bilinguisme est une valeur positive, pourquoi faire tant de chichi dans les hôpitaux? Dilemme, en effet, sur lequel M. Hamelin joue allègrement.

Sauf qu'il serait facile de lui renvoyer la balle. Si la connaissance d'une deuxième langue est en soi valable, pourquoi faudrait-il que ce soient les francophones qui soient bilingues? Si le bilinguisme, voire le plurilinguisme, est un avantage, il l'est pour tout le monde. D'ailleurs, des études récentes montrent qu'il est plus payant ici, d'être bilingue qu'unilingue. Cette constatation vaut autant pour les francophones que pour les anglophones. Selon une étude qui vient d'être publiée, les anglophones bilingues gagnent 9% plus cher que ceux qui ne parlent que l'anglais au Québec. Pour les immigrants, la connaissance du français est une condition d'avancement et de mobilité sur le marché du travail québécois. La politique linguistique officielle du gouvernement du Québec reconnaît d'ailleurs explicitement la connaissance des autres langues comme un enrichissement personnel et social. Donc, si M. Hamelin joue sur une corde sensible, il donne un coup d'épée dans l'eau. Personne ne conteste la valeur du bilinguisme individuel. On ne parviendra pas à trancher ce débat avec de tels arguments.

Car à côté, il y a une autre réalité. La langue la plus menacée des deux, dans le monde, n'est pas l'anglais mais le français. Langue du commerce, des affaires, de la politique internationale, du divertissement et des sciences, l'anglais progresse toujours tandis que le français, au mieux, stagne. Pour cette raison, le Québec s'est doté d'une politique, notamment d'une loi, pour protéger et promouvoir l'usage du français. L'élément central de cette politique, c'est de faire du français la langue publique commune. Veiller à préserver le Québec comme un lieu où l'on vit en français, où l'on peut, si l'on veut, travailler en français. C'est pour cette raison que la loi prévoit certaines exigences. La revendication du droit de travailler dans sa langue est tout à fait légitime.

Par contre, il ne saurait être question qu'une personne d'expression anglaise, vivant au Québec, et dont les droits historiques sont reconnus par la Charte de la langue française, ne puisse décrire dans sa langue la source de ses souffrances à l'hôpital, et se faire expliquer dans sa langue les soins qui lui sont prodigués. D'ailleurs, il faut le dire, et peut-être le répéter en anglais pour les observateurs étrangers qui ne lisent que The Gazette, il n'y a pas de problème d'accessibilité à des services de santé en anglais au Québec. A preuve, la quasi-absence de plaintes.

C'est un cas où le Québec a su maîtriser l'art du compromis entre deux droits. Pour trouver ce compromis, le mécanisme en place actuellement semble être le moins mauvais. Les régies proposent un plan; l'Office de la langue française en fait l'évaluation; le gouvernement tranche entre les deux bureaucraties. Et son comportement sera jugé par les électeurs aux élections suivantes, en toute démocratie, en tout respect des droits de chacun. Cela devrait-il, il nous semble, être atteint dans une relative sérénité.