MYRIAM
Catalyse sinon Catharsis

Jean-Luc Gouin

Tribune libre




Tu n’es pas le Bon Dieu
Toi tu es beaucoup mieux
Tu es un[e] Homme.

Jacques Brel, Le Bon Dieu

Je ne fus jamais très impressionné par ces enfants gâtés dont quelques-uns empochent en moyenne quelque 20,000$ (Youu Ess) à chaque mouvement des cordages du filet adverse - Manon et Patrick littéralement confondus -, ou pour ces ruminants qui font également fortune en attrapant au vol une petite balle ou en la frappant de temps à autre. D’autre part, et bien que sportif moi-même, j’incline à considérer passablement ridicule l’idolâtrie du corps que l’on rencontre assez souvent en ces milieux. Au surplus, je n’en suis pas à “mes” premiers Jeux bien assis devant l’écran, du bonheur (mais bien tard quelquefois) comme l’appelle Godbout. Je me souviens même de mon baptême aux fameux et très modernes Jeux “électroniques”, qui avaient tant ébahi le petit admirateur d’Yvan Cournoyer que j’étais alors. Nous captions Tokyo. «Frédéric» était un grand succès (il l’est toujours). «Mon Pays» était encore à naître (va-t-il enfin arriver?). J’avais huit ans.

Mais alors, pourquoi Myriam m’a-t-elle donc fait pleurer? Nos Sylvie, nos Isabelle, nos Villagos ne sont-elles pas superbes? Les Boucher, les Laroche, les Brassard ne nous en ont-ils pas mis plein la vue, plein les mots et l’émotion? Josée ne sait-elle pas, ses belles cuisses sur la glace, qu’aux yeux de la boule bleue elle est parmi les meilleures de l’élite - et que nous nous sommes tous au 5 milliardièmes rang derrière elle, à des années-lumière du podium? Mais voilà. Au demeurant fort semblable à celui de l’auteur de La Manikoutai, c’est vraiment mon pays que j’ai vu en toi, Myriam. Et j’ajouterai : malgré moi, malgré toi. Je le sais maintenant. Ce n’est qu’après avoir essuyé mes larmes - ton arme! - que je m’en suis aperçu.

Le Québec n’a pas d’héroïnes. Certes, on pourrait rappeler à juste titre, sur le plan littéraire, les Gabrielle Roy et Rina Lasnier, Marie-Claire Blais et Anne Hébert. Plus musicalement, Mlle Dubeau, ou Céline Dion, qui chante parfois en français (à croire qu’être grand, ma foi, c’est être autre-que-soi : Brel, Montand, Aznavour, Piaf ont chanté partout sans paraître au Billboard, ce qui ne les aurait pas grandis d’un centimètre, au contraire). Mais on s’égare. Revenons à nos devoirs, et mentionnons en outre que c’est une femme qui tient les rênes du seul quotidien québécois non inféodé à quelque fortune privée que ce soit (le phénomène, fort rare en Amérique et ailleurs, signifie liberté et indépendance). Mais il faut bien avouer tout de même que nous n’en sommes pas encore à identifier, disons, une Jeanne d’Arc.

En revanche, nous avons quelques «héros». De Montcalm à Lévesque, par Papineau - qui ont perdu. De Frontenac à Félix - qui se sont colletés sans avoir à ce jour vaincu. De Maurice Richard à Jean Béliveau - pauvre et/ou oubliés. De Borduas, forcé à l’exil, à Marc-Aurèle Fortin mort dans le dénuement. De Nelligan à Trudeau, biphréniques culturels, l’un imitant «Les Corbeaux» de l’autre. Restent Plamondon et Tremblay qui persistent - et cygnent? Il y a certes les Lortie et les Lepage. Hélas, pas accessibles à tous pour autant. Et puis Québec Inc. - dont les mandataires font quelquefois faillite en emportant la caisse.

Mais pourquoi, bon sens, m’as-tu fait pleurer Myriam? Parce que tu as de belles dents? Une belle gueule? Parce que ton regard m’étreint comme une caresse? Non pas. Cette beauté est d’ordre épidermique, éphémère. Les fleurs, même de lys, en savent long là-dessus. Non. C’est autre chose. Comme un coup de poing à l’estomac, on ne sait pas sur l’instant si c’est une rosse ou Éros, une rose ou une overdose.

J’ai pleuré, Myriam, - on a tous pleuré - parce qu’on a fait une découverte collective dans le froid soleil de Norvège. Les plus Grands d’entre nous, en effet, ont échoué - ce qui, on ne le sait que trop, cautionne tous les Bourassa et les Johnson fils, fisc et flic de notre histoire : l’avenir est aux porteurs d’eau (hydro-québécois?), nous ressasse-t-on encore et toujours (seul le vocabulaire évolue un tantinet : sa très haute sainteté l’Économisme, par exemple, et sa très servile cour planétaire).

Or toi, tu ne te contentes pas de gagner. Tu es femme aussi ! Tu exploses de notre inconscient non moins collectif, Mimi. Tu ressurgis de notre passé où la femme était schizophrène : brisée, blessée, souvent même violée et violentée dans un silence criant à tue-tête (comme l’a puissamment montré Anne-Claire), entre l’épouse, la mère - la Reine! - d’une part, et la der des der de la société, prise entre une table et une armoire, instruments tranchants s’il en est comme Ferrat l’a fort bien chanté, d’autre part.

Nos mères sont des Cendrillons qui ont dansé des siècles durant depuis Minuit moins cinq jusqu’à l’heure Zéro, valsehésité du carrosse à la citrouille. Pour la première fois, Myriam, une femme traverse sans sourciller le mur de notre folie (car on n’est jamais fou seul-e : on traîne toujours l’absence de l’autre). Sous la cape trônant sur la tribune d’un instant, c’est bien une reine que l’on a vue. Mais l’extraordinaire, le moment magique, c’est qu’elle l’était encore lorsqu’elle en est redescendue : elle ne pourra jamais perdre ce qu’elle a obtenu, jamais dissoudre ce qu'elle est d'avoir été ce qu'elle fut. Les Anglais ont un mot pour le geste : acting out - acte libérateur, ou abréaction. Quoi qu’il advienne, en effet, quoi qu’il t’advienne désormais, tu es en quelque sorte, Myriam, vaccinée contre l’échec. Et si ç’était le début de la fin de nos sempiternels actes manqués comme peuple? Juste retour de l’Histoire. Juste ciel!

Ton fil d’arrivée est peut-être notre fil de départ.
Bravo Myriam. Mais surtout - Merci!

Jean-Luc Gouin
Ce 8 mars 1994