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Peuplier ou peuple pliéDe quel bois se chauffe la francité québécoise?Printemps 1999
«Fil des Événements» (Univ. Laval) du 8 avril
" Tribune libre "
«Lêtre qui peut être compris est langue.»
Le constat général de la maîtrise relâchée et approximative de la langue française au Québec est re/devenu un poncif de salon. Plus dun - dont Georges Dor, le fameux auteur entre autres des beaux textes musicalisés Pays et paysages, Un homme libre et La complainte de la Manic - y sont en effet revenus dans les dernières années. Aussi je nentends pas dans ces lignes procéder de nouveau à la démonstration de lévidence. Jirai donc droit à la question conséquente au diagnostic: Mais comment diable! avons-nous pu accepter, comme collectivité, une démission sinon une capitulation aussi généralisée, profonde, intériorisée?
Cest notre propre humanité - notre dignité dêtre pensant - que nous foulons aux pieds en accordant une valeur si relative à linstrument de la pensée. Instrument du penser dabord, certes; mais non moins outil fondamental, essentiel, à une vie émotive et affective «intelligible» (intellegere => ligare, lien), et notamment génératrice de rapports compréhensibles et compréhensifs entre les individus et les nations. Quand on ne peut sexprimer correctement, il ne reste plus en effet que le cri ou le coup. Et ultimement, la griffe du loup. Au mieux (quoique la chose ne soit pas même certaine), et à linstar des morts déambulant de Félix: lincommunication. Forme dexcommunication par lintérieur.
Il est à se demander - sérieusement - si lhumanité nest pas en pente sur le versant descendant de lasymptote de lévolution. Car il faut dire que si le problème se révèle singulièrement prégnant chez nous, nous nen sommes pas pour autant les uniques «victimes» - quelque soumis et consentants que nous fussions. Quand des sociétés entières refusent en quelque sorte (le phénomène est documenté) dassumer adéquatement la fonction suprême de lêtre intelligent, qui est le langage, cest quil y a taire en homme comme il y aurait ver en pomme. Par delà même des valeurs douteuses, voire criminelles (ave Saddam! ave Slobodan!), et/ou des comportements ponctuels extrêmement discutables chez certains individus ou sociétés, il mest davis que cest le coeur même de lHomme que lon atteint ainsi à la faveur dun pareil relâchement. Comme si le «délangagement» (ou délanguissement) constituait le prodrome dune forme de désengagement vis-à-vis de notre statut phylogénique dhomo sapiens sapiens. Retour à la barbarie? Et bientôt à lanimalité...?
De fait nous recommençons ici, au Québec, à déployer la langue molle, incertaine, que nous utilisions massivement il y a maintenant plus de trente ans. Toutefois, nous étions alors en pente ascendante - en voie de sortie dun long tunnel obscur et jusque-là embourbé dans un marasme collectif bicentenaire. Il y avait donc espoir: on se dégluait progressivement. «On se promettait», si je puis me permettre dinoculer une modalité intransitive à ce verbe. Or lespèce de renoncement qui nous habite désormais - de machouillement en déstructuration syntaxique, de promiscuité confuse des genres (masculin/féminin, singulier/pluriel) en pauvreté de vocabulaire, de langlaisement sytématique en parler anacoluthe (aphérèses et apocopes incluses) -, et que dailleurs nous semblons moins subir que sciemment «choisir» (à linstar de nos caricatures dhumoristes à la Martin Matte, François Morency et autres Maxim Martin * made in TQS), mapparaît participer de cette reddition contemporaine plus globale.
Aussi, et en outre par opposition à lenseignement de langlais dès la première année de lélémentaire (ainsi que le suggérait godichement Jean Charest dans la dernière campagne électorale), il faut, me semble-t-il bien modestement, amorcer sur-le-champ les plus grands efforts en vue de la promotion de la qualité de notre langue derechef cruellement enchevêtrée dans nos cordes vocales. Et ce à commencer par lembauche de maîtres et denseignants qui aiment celle-ci, la parlent et la possèdent correctement ensuite et qui, enfin, la respectent véritablement. Cest là une question éminemment politique dans lacception la plus noble, voire démosthénienne, du terme.
La connaissance réelle, solide, affinée de la langue française nest pas ici affaire délites ou de hauts-lettrés débranchés du «vrai monde». Ni de coterie. Moins encore de coquetterie. Cest une question de vie, farouche, ou dinanition. Drûment.
Mais serait-ce au fond labsence dun vrai pays qui en dernière analyse nous interdirait, ainsi prostrés dans un No mans land, lappropriation gourmande, entière et légitime de notre propre personnalité collective? Laquelle personnalité se voit définie dabord par cette langue que nous semblons, du bout des lèvres, refuser à moitié.
* Maxime, cest sûrement trop français...
Jean-Luc Gouin |