LA DÉRACINATION

° Ou de la défrancisation des mots, des idées et des peuples °

Le Soleil
5 mars 1998
(légèrement remanié)

" Tribune libre "




« La perte de l'âme est indolore »
Gustave Thibon

Combien de fois n'ai-je point entendu ou lu des Français, des Suisses, des Belges, affirmant (notamment à propos du lexique de l’inforoute mais sur d’autres scènes également) que les équivalents français de termes anglo-américains sont « ridicules »; et qu'il valait mieux par conséquent s'en tenir à l'anglais. Or comment peut-on espérer un avenir digne pour l'humanité quand des peuples entiers, autrefois fiers et maintenant hélas convaincus d'intelligence par excès de « bon commerce », se font sciemment hara-kiri de la sorte ?

Ce ne sont pas d'abord les Étatsuniens qui occupent linguistiquement tout l'espace. Ce sont avant tout les Franciens - ou francophones : terme neutre jusqu'à l'asepsie - qui répugnent à leur propre idiome. Un Francien qui s'exprime essentiellement ou exclusivement en anglais sur inforoute, ou ailleurs, étale et déverse sur la Planète entière la volonté de sa propre dilution. Il dit haut, fort et loin - aux six milliards de Terriens - que sa langue est inutile, superflue, encombrante. Il invite tous ses congénères à ignorer celle-ci, et à ne surtout pas la connaître ou l'apprivoiser. L'aimer, moins encore. À quoi bon la francité, en concluront indubitablement tous les allophones, si dès l’abord cette francité se renie elle-même de son propre fond ? Nul n’est dupe d'un pareil mépris. De soi.

Il n'y a pire et plus tragique génocide d'une langue que celui qui se tentacule jusque dans le refus même de ses locuteurs de la parler. La strangulation de soi par la langue de l'« autre » : forme onanismique, pseudo-moderne et puissamment servile du baiser de Judas. Comme quoi la parole ne constitue pas toujours l'instrument de la Liberté. Elle en est parfois - tel l’aiguillon du scorpion se retournant contre lui-même - la ferme négation. Les assassins du français, ce sont les Français et nul autres. D'où qu'ils se licencent. D'où qu'ils se silencent. Avant qu'ils ne se signassent, enfin. Soulagés d'existence.

D’aliéNation en DéraciNation
RatiociNation sans DestiNation
	Non! La menace ne réside pas 
	Dans la main ou la bouche de l’Autre
		Ni dans sa volonté de mon trépas
		La mort est dans l'esprit qui est nôtre
			Car l'ennemi n'est pas tant qui écrase 
			Que celui qui racinément s'écrase.
				

	Jean-Luc Gouin
		Ce 8 mars 1998