De francophone à francien

Pour éviter l’aller simple Paris -> Perish

Publié dans le «Fil des Événements»,
journal de l'Université Laval, le 16 avril 1998

Texte publié dans la revue L'Humaniste combattant, Automne 1998 (Vol. III, no. 4)





Il y a rarement beaucoup d’esprit
dans l’esprit du temps

« Francien » -. Je croyais avoir forgé ce terme de toute pièce il y a environ un an dans mes chroniques inforoutières, « Les Gueuleries d’un Francien », jusqu'au jour où, il y a peu (ô ignorance !), je lus que le ‘francien’ était... l'ancêtre de notre langue actuelle. Il s'agit du dialecte roman qui jadis, depuis l'Isle-de-France, s'est imposé aux multiples autres patois de l'ancienne Francia pour enfanter enfin ce qui allait devenir l’idiome de Lamartine.

Je ressuscite et propose ce vocable essentiellement par distinction de ‘francophone’, que j'estime par trop pasteurisé. Et qui, stricto sensu (‘phone’, du grec ‘phônê ’ : voix), ne réfère qu'à la langue. Or la communauté française internationale, c'est plus, beaucoup plus qu'un ‘son familier’, un lexique, une grammaire ou la maîtrise plus ou moins heureuse de ces outils. C'est en quelque sorte une Nation disséminée sur la Planète, une diaspora, qui se déploie depuis un même univers mental et, dans une certaine mesure, affectif tout autant. Le français, c'est une Histoire, une Culture, une Civilisation. Or un Français, c'est également et surtout (Bien non ! je ne dirai pas : Hélas !) un “Hexagonien”. D'où la confusion, voire l'appropriation sinon la récupération.

Bref, « Francien » tout à la fois pour circonduire « Francophone » et pour s'af-franc-hir de « Français ». Mais Francien (et sa... Francine : son alter ego féminin et tout en anagramme) pour insuffler aussi aux locuteurs de notre langue - de Roseau à Varsovie, de Rousseau à Marie Curie, d’hier à aujourd’hui - une densité que j'identifie sans vergogne comme étant d'ordre ontologique. Il s'agit en dernière analyse de calligraphier le mot pour tracer la voie, de concentrer le diffracté dans l'entonnoir du porte-voix, de nommer enfin l’existence pour mieux en autoriser et légitimer la mouvance. Commune, concertée. À ce titre, « Francien » (et sa scolie au plan collectif : la « Francité ») reste avant tout, pour l’heure, sous ma plume et à mon entendement, un concept politique. Car si, comme je le constate, les [Européo-] Français sont effectivement obnubilés par l'anglicité (ou l’englissement ?) - et ce jusqu'à la défendre contre eux-mêmes ! -, il devient désormais nécessaire, fût-il simplement de nature lexicale, de passer le témoin à une entité plus fiable...

Au commencement le verbe.
Qui est également action, comme l’avait compris Goethe.

11 mars 1998

Jean-Luc Gouin