Six millions d'arbres


[Lettre au Congrès juif du Canada]

[Proposé alors au DEVOIR mais n'y fut pas publié ]





« Un monde en ordre est un monde de nations INDÉPENDANTES, ouvertes les unes aux autres dans le respect de leurs différences et de leurs similitudes. [...] Une Nation est un «vouloir-vivre» commun qui constitue un premier pas vers l'universel, vers la civilisation de l'universel. » *

Boutros Boutros-Ghali, Secrétaire Général de l'ONU.
Allocution de Montréal, 24 mai 1992

Selon un sondage réalisé par le Congrès juif du Canada, et dont fait état le DEVOIR dans sa livraison du 13 mai [1994], «plus du tiers des Juifs habitant Montréal se disent prêts à s'exiler advenant l'accession du Québec à l'Indépendance». Les préférences fédéralistes de la communauté juive sont nettement marquées, nous dit M. Jack Jedwab, porte-parole du Congrès. Récemment, M. Max Bernard, autre responsable du même organisme, se montrait indigné de l'allocution française de M. Parizeau auprès d'un groupe de la communauté. Au surplus, ce monsieur qualifiait de «farfelue» la déclaration de son doublement compatriote, M. Salomon Cohen, candidat juif pour le Parti Québécois dans le comté d'Outremont, à l'effet que le nationalisme québécois n'était pas moins recevable que celui d'Israël. Bien sûr M. Robert Libman, député “indépendant” et fort solitaire de D'Arcy McGee, n'allait pas en rester là. Il s'est aussitôt jeté, en effet, sur l'os siccite pour en fabriquer le pipeau de sa sérénade de prédilection : menaces et chantage. Refrain coca-cacophone bien connu.

Tant de fermeture et de mauvaise foi me sidèrent. Aurait-on idée de reprocher à M. Clinton de s'adresser en anglais à quelque groupe que ce soit en ses terres d'Amérique ? Réprimandons-nous M. Clyde Wells de ne jamais discourir en français devant sa minorité par ailleurs asphyxiée dans son beau Newfoundland ? Pourquoi les nationalismes norvégien, suédois, kurde -- ou juif -- nous sont-ils sympathiques ? Pourquoi acquiescer au canadian ou american nationalism et honnir le québécois ?

MM. Bernard et Jedwab, votre attitude suscite en moi l'indignation. Vous témoignez d'une arrogance et d'une suffisance invraisemblables, mais surtout injustes et totalement injustifiées. À demi-mots vous distillez par vos propos -- allusions et restrictions mentales combinées -- l'idée qu'un Québec Indépendant serait invivable pour la plupart des Juifs québécois. Démontrez-moi, messieurs, la pertinence du quart de la moitié du huitième d'un soupçon pareil à l'endroit de mes compatriotes. Expliquez-moi en quoi un peuple qui relèverait enfin la tête -- comme jadis en 1948 en cette terre hostile où, dans le langage d'Adamo, vous fîtes pousser six millions d'arbres -- pourrait se révéler une menace pour d'autres peuples. Par quel travers de l'esprit parvenez-vous à associer de facto la Liberté d'une nation à l'aliénation d'une autre ? Les Juifs d'ici sont nos frères et, n'ayez crainte, nous n'entendons nullement en faire... les Palestiniens de notre Israël. Dès lors, je vous prie humblement, messieurs Jedwab et Bernard, et autres émissaires de votre collectivité, humblement quoique fermement, de cesser de colporter de dangereuses et malhonnêtes insinuations de cette nature.

S'il y a une micro-société en notre sein de laquelle l'on aurait pu attendre compréhension, empathie et même compassion pour «notre» projet collectif, c'est bien celle des descendants de David. Aussi, est-il extrêmement décevant de constater combien vos intérêts immédiats, protégés par le statu quo (et du reste sans qu'il fût jamais démontré qu'ils puissent être touchés le cas échéant de la naissance d'un nouveau pays), empiètent ô combien sur les questions de fond -- de Liberté, sinon de survie -- lorsqu'il s'agit d'un autre peuple. Tout au long de l'Histoire, vous fûtes stigmatisés comme «Autre». N'apparaît-il pas outrecuidant aujourd'hui de faire du Québécois «l'Autre de l'Autre» ? De grâce, sachez appliquer votre mémoire -- par ailleurs dense et douloureuse -- à du Non-Moi, au Non-Nous. Troquons un instant le prendre pour le comprendre. Ce sera moins con. Non?

Vous qui avez une conscience collective radicale (c'est-à-dire : branchée sur ses racines) -- et c'est ce qui a sauvé votre peuple -- admettez un instant, honnêtement, qu'il y a d'autres consciences collectives qui valent bien la vôtre. Et qu'entre gens hautement civilisés et démocratiques, de conviction aussi bien que de constitution, la différence est moins un potentiel de conflit qu'une oasis d'amour et d'enrichissement mutuel. Le jour où nous parlerons tous anglo, visionnerons les mêmes Rambo, mangerons les mêmes pogos et macdos dans les mêmes autos, et lirons les mêmes journaux, ce ne sera pas -- ô que non ! -- la paix sur la terre. Ce sera la mort. Celle de l'esprit d'abord, du corps ensuite. Qui, en effet, aura envie alors de faire l'amour à un autre-lui-même ? Et tous les Talmud des kibboutzim ne feront pas le poids devant la nouvelle philosophie laminante du « Je consomme, je m'assomme » qui confine ultimement (nous n'en sommes pas à un non-sens près) au « Je dépense, donc je pense ».

Je termine par deux interrogations sur lesquelles je vous invite à réfléchir. Le tiers de vos gens QUITTERONT un Québec indépendant, dites-vous. Il s'agit de savoir si c'est par pur caprice, pour parler Chrétien (faute de le faire chrétiennement), ou appuyé sur de solides motifs bien étayés. D'autre part, avez-vous idée du nombre de Québécois -- de souche comme on nous appelle -- qui quitteront leur pays avorté, advenant le maintien de la nation dans les fers de la petitesse, de la servitude et de la médiocrité ?

Sachez qu'il y a des milliers de Québécois qui ne pourront encaisser une fois encore, au portique du pays à bâtir, de se voir faire hara-kiri. D'autant qu'il est indubitable qu'il n'y aura jamais plus de «prochaine fois». Partir deviendrait alors légitime défense -- puisque nous n'avons point l'offense facile, même lorsque légitime. Venez dire OUI à la vie avec nous, Québécois de tous horizons. La langue vernaculaire comme langue véhiculaire -- pour communiquer, non pour restreindre -- et tout le reste ouvert sur l'humanité. Car la VÉRITABLE catastrophe, ce serait de se dire NON à nouveau.

* Texte retranscrit dans le DEVOIR (B-8) du 27 mai suivant.

Jean-Luc Gouin

Lac-Beauport
Ce 14 mai 1994