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Pour en finir avec les jérémiades des allophonesD'aucuns stigmatisent la «culture du ressentiment» des francophones mais ne disent pas un mot sur la «culture du dénigrement» de certains médias et leaders allophones et anglophones
Marco Micone LeDevoir 4 décembre 1995
C'est un truisme de dire que les souverainistes sont les seuls à ne pas avoir droit à l'erreur. A leur moindre faux pas, on leur prête les pires intentions, on ressuscite Lionel Groulx et on conclut à la société totalitaire soft. Les porte-parole des Congrès juif, italien et grec ne se promènent-ils pas avec une liste de citations tirées de déclarations maladroites de politiciens souverainistes? Jamais, par contre, ils n'ont fait allusion aux inanités et injures proférées à l'endroit de ces derniers par John Nunziata, Sheila Copps et Jean Chrétien au lendemain du référendum. (On se rappellera que le premier ministre du Canada a déclaré qu'il n'aurait pas reconnu une victoire du camp du OUI). D'autres stigmatisent la «culture du ressentiment» des francophones, mais ne disent pas un mot sur la culture du dénigrement pratiquée impunément par certains médias et leaders allophones et anglophones. Pour que ce débat ne reste pas enfermé dans une vision manichéenne, il faut se demander si la déclaration du 30 octobre de Jacques Parizeau n'aurait pas la même cause profonde que le comportement électoral des allophones.
Le triumvirat helléno-italo-juifNe reculant devant rien, le triumvirat helléno-italo-juif ajoute les contradictions au manichéisme. Ainsi, MM. Bernard, Manglaviti et Hadjis ont maintes fois répété, depuis le 30 octobre, que le «nous» de Parizeau les exclut du «peuple» québécois. Pour qu'ils puissent en être exclus, ne faut-il pas d'abord qu'ils le reconnaissent? Or, ni le multiculturalisme canadien qu'ils défendent avec passion, ni la société distincte à laquelle ils souscrivent du bout des lèvres, ne sont compatibles avec la reconnaissance des Québécois en tant que peuple. Si exclusion il y a, c'est celle du Québec de la Constitution canadienne! Puis, dans un texte postréférendaire qu'ils ont remis à la presse, (qui a oublié de demander à ces croisés du fédéralisme d'où ils tiennent le mandat de parler au nom de plus de 200 000 électeurs?), ils contribuent à la culture du dénigrement en qualifiant les propos du premier ministre Parizeau de «xénophobes», c'est-à-dire hostiles aux étrangers. Ne savent-ils pas que la notion d'étranger est inapplicable au Québec? Même en parlant fort malhabilement du «vote ethnique», le premier ministre a néanmoins reconnu en ces électeurs, des citoyens québécois et non pas des étrangers. Ce qui étonne, c'est qu'il ne se soit pas rendu compte qu'il est aussi absurde d'imputer la défaite du OUI au «vote ethnique» que de penser qu'on lui aurait attribué la victoire, si le camp souverainiste l'avait emporté par une très faible marge. A la croisade de ces triumvirs, font écho les journaux communautaires dont le moins subtil est une feuille de chou de la communauté italienne: Insieme. Ainsi, pendant qu'un des prêtres-journalistes traite les francophones de racistes, le folliculaire en chef vilipende Jacques Parizeau pour avoir imputé au «vote ethnique» la défaite du camp du OUI, mais attribue à ce même groupe d'électeurs «le sauvetage du Canada». Malgré la similitude de leurs propos, le premier ministre est quand même blâmé de ne pas avoir accordé une égale valeur aux votes. Dans Il Cittadino Canadese, l'éditorialiste va plus loin: il espère qu'on saura reconnaître « la force ethnique et la dette du Canada à son égard». Quelle forme prendront les récompenses? Il est donc légitime, pour ces messieurs, d'accorder une valeur inégale aux votes si l'on est fédéraliste, mais pas si l'on est souverainiste. La mauvaise foi ne suffit pas à expliquer ces contradictions, il faut aussi une bonne dose d'ineptie! On reproche aussi à M. Parizeau d'avoir utilisé un «nous» exclusif le soir du 30 octobre. A la source de cette maladresse, il y a une vision ethnique de la société. Celle-ci n'est l'apanage ni du premier ministre, ni des francophones. Dans une analyse comparative, le sociologue belge, Andrea Rea, fait remarquer qu'au Canada, dans le domaine des rapports intercommunautaires, prime une logique ethnique alors qu'en France et en Wallonie la logique en oeuvre est étatique, c'est-à-dire que l'Etat se fixe comme objectif d'intégrer des individus et non des communautés. Nous nous retrouvons donc, au Québec, avec (en plus des anglophones et des autochtones) une majorité francophone de vieil établissement qui, «traditionnellement s'est repliée sur sa langue, ses coutumes et sa religion pour assurer sa survivance dans un environnement qu'elle jugeait menaçant pour son identité» (Fernand Harvey), et une constellation de groupes ethnoculturels qui font de l'appartenance ethnique un déterminant de leur identité. C'est en effet la communauté ethnique qui permet à l'individu d'utiliser «un réseau de relations fondées sur l'affectivité et la sensibilité communes, où s'établissent des solidarités pouvant faciliter la promotion sociale et défendre plus efficacement certains intérêts communs» (Gilles Verbundt). A l'instar des communautés anglophone et allophones, les groupes minoritaires ont tendance à renforcer leur cohésion lorsqu'ils se sentent menacés. Le «nous» de Parizeau est celui d'un francophone minoritaire au sein du Canada. Le soir du référendum, malgré la déception des uns et les hauts cris des autres, le premier ministre n'a fait qu'exprimer une conscience ethnique qui conditionne toute la société. D'autres facteurs renforcent la conscience ethnique. Dans le cas des allophones, il y a bien sûr l'idéologie multiculturaliste qui valorise l'ethnicité et les différences, mais aussi les écoles monoethniques et les ghettos d'emploi pour les immigrants; bref, la fragmentation de la société sur base ethnique. On se rappellera aussi que pendant les années 70, le gouvernement fédéral s'est servi des programmes du multiculturalisme pour renforcer le sentiment ethnique au détriment de la conscience de classe. Pour les autorités fédérales, il ne devait y avoir ni ouvriers, ni patrons; ni pauvres , ni riches; que des Italiens, des Grecs, des Portugais... Tous les moyens étaient bons pour attiser la flamme ethnique: journaux, radio, télé communautaires et activités folkloriques étaient mis à contribution, sans oublier la fondation du Congrès italien et la nomination d'un asphaltologue au sénilat canadien. On eut même l'idée saugrenue, mais combien efficace au plan de l'imaginaire, d'organiser un défilé annuel en l'honneur de Cristoforo Colombo, pour rappeler aux italophones que Jacques Cartier accoste longtemps après le navigateur génois en terre d'Amérique et que, par conséquent, ce territoire... Faut-il s'étonner, dans ce contexte que de nombreux jeunes nés ici et parlant à peine la langue de leurs parents se disent Italiens, Grecs, Portugais... ? En ce qui concerne la conscience ethnique des francophones, elle s'explique par les raisons historiques citées plus haut par son statut de minorité au sein de la fédération canadienne, mais aussi par la méfiance et parfois le ressentiment à l'égard des allophones et des anglophones. Le «nous» de M. Parizeau n'est qu'une forme exacerbée d'un ethnicisme que continuent à exprimer des démographes lorsqu'ils déclarent que, dans quelques années, il n'y aurait plus suffisamment de Québécois francophones pour parler le français à Montréal. Avec près de 80% de jeunes allophones qui fréquentent les écoles françaises (ils étaient 20% il y a 20 ans), les francophones des prochaines générations s'appelleront Gutierrez, Nguyen et Adamopoulos en plus de tous les Tremblay et Dubois. Parallèlement à leur travail de prospective, ces démographes devraient se demander si les francophones ne quittent pas Montréal pour se retrouver entre eux dans les banlieues. En attendant, la vénérable Société Saint-Jean-Baptiste pourrait nous faire oublier cet exode au moins un jour par année en célébrant avec faste le Montréal cosmopolite avec la participation des allophones, des anglophones et des autochtones. Le défilé pourrait alors devenir la métaphore vivante du Québec moderne. Il est pour le moins paradoxal, dans les circonstances, d'entendre les allophones reprocher à M. Parizeau (et au courant qu'il représente au sein du mouvement souverainiste) la même conscience ethnique qui conditionne leur propre vision de la société. La rectitude politique confère-t-elle au «nous» allophone une légitimité et une noblesse qu'elle ne reconnaît pas au «nous» francophone?
Une conscience cosmopolite et civiqueParmi les solutions qu'on peut apporter aux situations énumérées plus haut, celle qui concerne l'émergence d'une conscience cosmopolite et civique au détriment de la conscience ethnique est fondamentale. Le milieu scolaire est indubitablement le meilleur endroit où un tel projet puisse se réaliser. En plus de l'éducation civique, il faudrait mettre sur pied un programme national d'éducation interculturelle dans lequel on adopterait le métissage comme clé de lecture de l'histoire québécoise et de certaines oeuvres littéraires. Ainsi, en prenant conscience de sa culture métissée, l'élève s'ouvrirait d'autant plus facilement à l'autre qu'il saurait que celui-ci fait déjà partie de lui. Il apprendrait, dès le primaire, que la cohabitation avec les immigrants depuis un siècle et demi, avec les anglophones depuis 200 ans et avec les autochtones depuis le début de la colonie, n'aurait pu se faire pendant si longtemps sans qu'il y eût influence réciproque et métissage aussi bien culturel que biologique. Dans ce même programme, l'élève allophone apprendrait que la culture d'origine de ses parents (ou la sienne) a été transformée par le processus migratoire et que la culture immigrée qui en résulte en est une de transition qui, à défaut de pouvoir survivre comme telle, va métisser la culture québécoise et ainsi s'y perpétuer. On pourra ainsi, grâce à l'éducation interculturelle, atténuer sinon éliminer les effets de l'ethnicisme exacerbé sur les jeunes.
Le multiculturalisme survalorise l'appartenance ethnique. Pour que l'identité soit réussie, cependant, elle doit se nourrir de plusieurs appartenances. Maintenant que nous connaissons l'importance que les allophones accordent à l'aspect ethnique de leur identité, on s'étonnera moins de leur appui massif au fédéralisme canadien qui a fait du multiculturalisme sa pierre angulaire. Bien que d'autres raisons expliquent cette allégeance indéfectible, celle du multiculturalisme l'emporte sur toutes les autres, car elle est au coeur de l'identité des allophones en plus de nier l'existence du peuple québécois.
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