Et si c'était le fond de leur pensée...

Claude MORIN
Ex-ministre des Affaires intergouvernementales du Québec

LeDevoir 6 septembre 1996




Les positions énoncées ces temps-ci par des groupes de pression anglophones s'appuieraient-elles, au fond, sur une vision des choses comme celle que je résume ici en quelques paragraphes, à ma façon?

Les problèmes du Québec ont trois causes cumulatives: la négligence, la présomption et les abus.

  • Après la Conquête, les Anglais commirent l'erreur de ne pas se débarrasser des francophones vivant le long du Saint-Laurent. Pourtant ils s'en étaient bien tirés avec les Acadiens. Certes, l'armée d'occupation ne comptait que quelques centaines de soldats et la tâche aurait été considérable, mais, peu importe, il y eut là insouciance. Par la suite, la population conquise, lubrique et obéissant aux objurgations du clergé, a aggravé la situation en pratiquant un taux de natalité qui a longtemps compensé l'immigration britannique. Résultat: aujourd'hui le Canada est infesté par plus de six millions de francophones dont malheureusement la plupart vivent concentrés au Québec, ce qui leur donne l'impression discutable d'être importants.
  • Ils auraient sagement dû s'intégrer à la civilisation supérieure du conquérant. Mais non, bornés, ils s'entêtèrent à demeurer catholiques et à parler français. S'ils sont de nos jours moins catholiques, beaucoup croient encore sottement pouvoir construire leur avenir en français. Pour compliquer les choses, ils ont voulu disposer d'institutions à eux et même d'un gouvernement pour défendre leurs intérêts, impertinente ambition qui a conduit au déplorable phénomène de la Révolution tranquille, aux néfastes conséquences elle aussi.
  • Les dégâts auraient pu s'arrêter là, mais, hélas, il fallait encore que les Québécois, intoxiqués par leurs élites, se mettent dans la tête l'idée saugrenue qu'ils formaient un peuple. D'où des abus d'impact négatif sur la paix politique, l'économie et les finances publiques tant au Québec qu'au Canada: ils allèrent jusqu'à demander des modifications importantes au cadre fédéral et même, oui, d'aucuns s'illusionnèrent au point de préconiser un Québec souverain! Par-dessus le marché, les politiciens de ce peuple autoproclamé, s'engageant sur la voie d'un génocide appréhendé, entreprirent de brimer l'inoffensive minorité anglophone par des lois linguistiques contraignantes dont c'est connu, il n'y a pas d'exemples ailleurs sur la planète (d'accord, des provinces comme le Manitoba et l'Ontario ont déjà réprimé le français, mais il y a longtemps et leur cas était différent).
  • Comment corriger une aussi lamentable dérive? Sans refaire l'histoire, on peut en atténuer les séquelles et même, dans un avenir pas trop lointain, limiter l'étendue du mal.

  • Les francophones doivent admettre qu'ils dérangent le reste du Canada, probablement aussi l'ensemble de l'Amérique du Nord dont ils représentent, notons-le, à peine 2% de la population. Tout irait mieux sans eux.
  • Il leur faut revenir à la pratique de l'humilité, celle de leur dicton de naguère: «On est né pour un petit pain.» Ils doivent réapprendre les avantages tangibles qu'il y a à se contenter d'un rang modeste et à se fier aux autres pour promouvoir ses intérêts. Ils ne mesurent pas assez l'immense gratitude qu'éprouveraient envers eux leurs victimes anglophones s'ils se tenaient tranquilles et s'abstenaient de les perturber par leurs lubies. Ils devraient pour paraphraser Lord Durham, redevenir «un peuple sans histoires». C'est ainsi qu'on les aime.
  • Autre nécessité: neutraliser ces organismes publics qui obèrent les budgets et donnent trop d'occasions aux francophones de s'incruster dans des domaines où ils ont eu tort de pénétrer. Ainsi on pourrait abolir plusieurs ministères ou, mieux encore, tout le gouvernement du Québec puisque - voilà un atout patent du fédéralisme - Ottawa prendrait volontiers la relève. Il conviendrait également de liquider Hydro-Québec et la Caisse de dépôt qui confèrent trop de puissance à l'ethnie francophone et nuisent aux légitimes convoitises des grands financiers qui veulent son bien. Moins les Québécois auront d'instruments pour agir, moins ils dérangeront.
  • Le Québec a besoin d'une politique linguistique originale qui le mettrait à l'avant-garde de l'humanité. L'anglais est la langue de la finance, du commerce, de l'industrie, des communications, des sciences, des arts et de la pensée, bref de tout. Pourquoi le français devrait-il être la langue des Québécois? Outre l'affichage bilingue partout il est urgent de rétablir le libre choix de la langue d'enseignement et d'accroître l'immigration la moins susceptible de choisir le cul-de-sac du français. Les Québécois ont l'insigne chance d'opter lucidement pour ce don providentiel qu'est l'anglais, langue américaine, donc universelle. Serait-ce là, pour eux, un sacrifice? Sans doute, mais seulement pendant une ou deux générations où végéteraient ceux qui maîtriseraient mal la nouvelle langue. Mais on n'arrête pas le progrès et ces mésadaptés à venir pourraient se consoler en pensant à la reconnaissance de leurs descendants et au fait que, pour des raisons touristiques, l'essentiel du folklore québécois - sirop d'érable, chasse-galerie, chansons à répondre, tourtière, poutine et Vieux-Québec - serait préservé.
  • Aucun pays au monde, dira-t-on, n'a jamais opéré la mutation envisagée et aucun n'y songe. Peut-être, mais ce qu'on fait ou non ailleurs n'est pas transposable ici. Ailleurs, c'est vrai, sur un territoire donné la majorité a des droits, mais, justement cette idée subversive a provoqué les difficultés du Québec avec Ottawa et explique ses tensions linguistiques. Correct pour les autres pays et les autres provinces, le principe selon lequel la majorité a des droits s'avère donc erroné dans le cas du Québec qui s'en sert pour prétendre que le fait de constituer plus de 80% de la population donnerait aux francophones le droit de faire du français la langue commune, ou celui de réclamer, pour lui, des pouvoirs dont les autres provinces ne disposeraient pas. Perspective perverse et racine de conflits! Au Québec, la paix politique doit au contraire reposer sur un principe novateur, sur une forme audacieuse de démocratie: seules les minorités ont des droits, la majorité se chargeant des devoirs. Ainsi le Québec serait mieux qu'un Etat de droit, il serait, concept juridique inédit, un Etat d'abnégation.
  • Quels devoirs? Celui, pour la majorité francophone, de ne pas se manifester comme telle, surtout le 24 juin; de se soumettre aux réclamations de la communauté anglophone; d'accepter d'avance celles des autochtones; d'adapter ses lois et ses institutions aux coutumes des immigrants. Les francophones du Québec feraient preuve de tolérance exemplaire en se comportant en minorité, attitude qui s'inspirerait de celle, modèle et raisonnable, de maints dirigeants francophones dans les autres provinces.
  • Fondée sur ce genre de soumission dynamique, une telle politique d'ouverture d'un style particulier n'aurait, c'est sûr, ni précédent ni imitateur dans d'autres pays, mais elle assurerait au Québec le sain équilibre souhaité par les anglophones. Bien entendu, des esprits attardés ou obtus y décèleraient la fermeture, à terme, à tout avenir francophone significatif, mais les réalistes sauraient, eux, que la paix est à ce prix et que, de toute façon, la mondialisation de l'économie l'exige.