Les deux Lucien Bouchard de Lawrence Martin

MANON CORNELLIER

LeDevoir 29 août 1997



La parution hier de la biographie de Lucien Bouchard, écrite par le journaliste Lawrence Martin, n'est pas sur le point de mettre fin à la polémique qui entoure l'ouvrage depuis une semaine. Bien que fouillé et documenté, le livre offre des conclusions controversées sur la personnalité du premier ministre, au point d'avoir remis en question la parution simultanée en français.

On savait Lucien Bouchard intelligent, charismatique, puissant, colérique, autoritaire, orgueilleux, soupe-au-lait et parfois difficile à suivre. Mais à en croire le journaliste Lawrence Martin, il serait aussi «le leader le plus formidable et le plus imparfait au pays», celui qui pose «la plus grande menace à l'unité» canadienne.

En fait, il existerait «deux Lucien Bouchard», dit-il. «Un qui est rationnel, brillant leader aux idéaux athéniens. L'autre qui a l'épiderme sensible et est un démagogue tribal. Le futur du Canada dépendra, en grande partie, de celui qui fera surface», écrit M. Martin dans son dernier ouvrage, paru hier chez Viking.

M. Martin ne cache pas son point de vue fédéraliste mais affirme avoir tenté d'être le plus neutre possible dans son examen de cet homme «fascinant». Dans son mot d'ouverture, il souligne toutefois qu'il était nécessaire d'examiner un élément essentiel de la personnalité de son sujet, soit «sa volatilité émotionnelle sans égale parmi les leaders politiques canadiens modernes». Pour cette raison, il dit avoir consulté des experts dans le domaine et se félicite d'avoir pu prendre connaissance de deux documents écrits par un éminent psychiatre, le Dr Vivian Rakoff, à la demande d'un député libéral fédéral.

Sa conclusion cinglante laisse perplexe car il tend à vouloir lui donner une aura de crédibilité scientifique en s'appuyant sur le profil psychologique réalisé par le Dr Rakoff. Ce portrait, réalisé sans avoir rencontré M. Bouchard, n'a pourtant, aux dires mêmes de son auteur, aucune valeur psychiatrique ou clinique.

Selon Lawrence Martin, tout tend à démontrer que Lucien Bouchard est «un homme trop émotif pour la politique». «L'histoire - et à quel coût? - est remplie de leaders transportés par leurs émotions, par les liens du sang, plutôt que par la raison et la logique. Lucien Bouchard est un de ceux-là», poursuit-il, tout en réfutant, ailleurs dans l'ouvrage, les accusations de racisme portées par certains.

La conclusion, basée en grande partie sur les écrits du Dr Rakoff, explique l'absence de parution simultanée en français. La maison d'édition Québec-Amérique avait accepté de traduire l'ouvrage mais s'est ensuite désistée. «Il y a plusieurs raisons. On aurait aimé avoir plus de temps pour faire un travail éditorial, sachant que cet ouvrage était très controversé, la traduction qui était très lourde et bien sûr, le contenu. [...] Le problème de fond venait essentiellement de l'hypothèse de M. Martin au sujet de la personnalité de M. Bouchard, basée sur cette étude du Dr Rakoff. Cela nous semblait une controverse éminemment politique et ça nous intéressait moins», a expliqué l'éditrice Jocelyne Morissette. Elle a quand même tenu à souligner le travail rigoureux de l'auteur.

La perception que M. Martin a de M. Bouchard transparaît, tant dans le titre de l'ouvrage, The Antagonist - Lucien Bouchard and the Politics of Delusion, que dans celui des chapitres. On note entre autres ceux intitulés «Les longs couteaux ou les longs mensonges», «Le complexe de l'orgueil», «Le premier chantage» et, finalement, «Dr Jekyll et Mr. Hyde», ce personnage de fiction à la double personnalité de bon gars et de monstre.

L'ouvrage ne manque pourtant pas d'intérêt et on y apprend une foule de détails nouveaux sur la vie du chef péquiste et certains événements qui ont marqué l'histoire récente. L'auteur a surtout tenté de décrire la personnalité de M. Bouchard à travers les grandes étapes de sa vie. Il décrit son enfance pauvre, la rigueur de sa mère, la chaleur de son père, le culte pour la lignée familiale, le sens du devoir et de la discipline inculqué aux enfants, et ainsi de suite. Lawrence Martin analyse les années de collège, d'université, la carrière d'avocat et d'ambassadeur de Lucien Bouchard, tout en décortiquant son itinéraire politique. Il insiste sur ses changements d'allégeance et son manque de loyauté envers un ami, Brian Mulroney, et un allié politique, Jacques Parizeau.

L'auteur n'a pas ménagé ses efforts. Le livre est documenté et s'appuie sur un nombre imposant d'entrevues réalisées avec des proches, des collègues de classe, des collaborateurs, des amis et des gens devenus depuis des adversaires politiques. M. Martin illustre le caractère colérique et autoritaire de Lucien Bouchard, son tempérament monastique, son grand orgueil, sa susceptibilité légendaire, sa difficulté à jouer les seconds violons et son besoin viscéral d'être le patron. Il soutient, à l'aide d'exemples, que M. Bouchard peut avoir tendance à se contredire ou à occulter des faits si cela lui permet de présenter les choses comme il les voit au moment où il les dit. Il s'arrête aussi à ses grandes capacités intellectuelles, à son charisme et à sa discipline de fer.

Les petits faits révélateurs abondent mais le ton détaché du début de l'ouvrage s'estompe au fil des pages, en particulier dans les derniers chapitres portant sur la dernière campagne référendaire, l'arrivée de Lucien Bouchard à Québec et la conclusion.

M. Martin va plus loin. Il établit une liste de 50 contradictions, certaines discutables, pour démontrer que Lucien Bouchard est «un cas spécial» parmi les politiciens actuels.

M. Martin n'en est pas à ses premières armes comme auteur. Il a sept ouvrages à son actif, dont une biographie de Jean Chrétien. S'il nie poursuivre un objectif politique avec son dernier-né, ce n'est pas le cas de son éditeur qui écrit, sur la jaquette du livre, que «les politiciens qui comptent combattre Bouchard [y] trouveront un entrepôt de munitions».