Vérité et mensonge sur la langue

Charles Castonguay
Professeur de mathématiques, Université d'Ottawa

LeDevoir 1 avril 1996



Plus d'un quart de siècle après la Commission Laurendeau-Dunton, des enquêtes confirment que les points de services fédéraux hors Québec demeurent des instruments d'anglicisation des minorités francophones. Quand on en est là, la Loi sur les langues officielles ne fait que donner à l'assimilation une façade de respectabilité.

Le référendum de 1995 a été un moment de vérité. Ce fut aussi un moment de mensonge en ce qui a trait à la situation du français. Mensonge qui court encore sous diverses formes.

La Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA) vante d'abord la politique canadienne de bilinguisme et la vitalité des francophones hors Québec. L'Association canadienne-française de l'Ontario (ACFO) enchaîne avec une campagne d'inscription des résidants hors Québec sur la liste électorale. Deux semaines avant le référendum, à partir d'un «Pouf, les francophones!» de Suzanne Tremblay à la Chambre des communes, ces associations tentent une «opération des Yvettes». C'est le temps du mensonge.

La FCFA affirme que la Loi sur les langues officielles du Canada a freiné l'assimilation des francophones hors Québec. Celle-ci serait tombée de 54% en 1971 à 36% en 1991. Les leaders des associations francophones participent à des rallyes pour le NON.

Aux émissions d'affaires publiques, les présidents de la FCFA et de l'ACFO insistent: l'assimilation recule au sein des minorités. Il faut voter NON afin que la politique canadienne de bilinguisme puisse poursuivre son bon travail.

Le Midi Quinze consacre une émission à la question. L'animateur s'abstient de donner l'heure juste quoique les faits soient bien connus. Un ex-président de l'ACFO rappelle, lui, que l'assimilation continue à grands pas; il accuse la FCFA de s'être fait acheter et conclut qu'à force de voir les minorités vanter les succès du bilinguisme canadien, «les fédéralistes sont morts de rire».

Lord Durham serait mort de rire aussi. Les francophones hors Québec publient régulièrement des études qui montrent toutes une assimilation croissante des minorités.

Dans son mémoire présenté en mai 1994 au Comité mixte des langues officielles, à Ottawa, la FCFA déplore que «le taux d'assimilation... gagne du terrain d'un recensement à l'autre». Elle insiste même: «Encore une fois, puisque le message semble difficile à passer (sic), l'assimilation poursuit son travail dévastateur.» Même son de cloche dans Réalités franco-ontariennes, publié en juin 1994 par l'ACFO. Force nous est de conclure que les dirigeants de ces organismes ont menti sciemment quant à la tendance de l'assimilation et à l'efficacité du bilinguisme canadien. Leur crédibilité s'en trouve compromise. Rétablissons les faits.

Dans sa publication Les Héritiers de lord Durham, la FCFA souligne bien que le chiffre de 54% en 1971 représente le cumul de l'assimilation au fil des générations. Il s'agit du pourcentage des personnes d'origine française qui parlaient l'anglais à la maison en 1971. Cette assimilation «cumulative» s'élève à 67% en 1991. Alors qu'au Canada anglais, une personne d'origine française sur deux était anglicisée en 1971, nous en sommes aujourd'hui à deux sur trois. Quant au 36% avancé par la FCFA pour 1991, c'est le pourcentage des personnes de langue maternelle française qui parlent l'anglais à la maison. C'est de l'assimilation «individuelle». Toujours selon Les Héritiers de lord Durham, le chiffre n'était que de 27% en 1971.

En somme, l'assimilation individuelle des francophones hors Québec a progressé tout comme leur assimilation cumulative.

Notons que sous-fécondité va désormais de pair avec anglicisation pour entraîner la disparition tendancielle des minorités. La «pyramide» des âges montre que parmi les francophones hors Québec, le déficit du nombre de jeunes enfants en regard du nombre de jeunes adultes était de l'ordre de 50% en 1991. C'est un taux de disparition semblable à celui d'une langue immigrante.

Dans la mesure où la politique canadienne des langues officielles vise à stopper l'assimilation, son échec est patent. Plus d'un quart de siècle après la Commission Laurendeau-Dunton, de nouvelles enquêtes confirment que la fonction publique à Ottawa et les points de service fédéraux à l'extérieur du Québec demeurent des instruments d'anglicisation des minorités francophones. Quand on en est là, la Loi sur les langues officielles ne fait que donner à l'assimilation une façade de respectabilité.

A force d'éviter, par souci de rectitude politique, de parler de l'assimilation des minorités, le Parti québécois, le Bloc québécois et même le Conseil de la langue française dans son avis de décembre 1994 sur les francophones hors Québec, laissent le champ libre au mensonge.

En particulier, lorsqu'il était chef âi l'opposition officielle à Ottawa, Lucien Bouchard n'aurait-il pas dû exposer systématiquement toute l'ampleur de l'assimilation? Dénoncer régulièrement la Loi sur les langues officielles du Canada comme une fumisterie digne d'un nouveau lord Durham, mais en plus cynique? Rappeler constamment à tous les francophones du Canada que sans reconnaissance pleine et entière en tant que peuple ils n'étaient, tant ceux du Québec que ceux des autres provinces, que des dead ducks, des «cadavres encore chauds»?

En tout cas, le moment de vérité venu, la tentative de rapprochement du Bloc québécois avec les minorités s'est révélée un fiasco. Si Lucien Bouchard n'a pas réussi à raviver une solidarité minimale entre les francophones du Canada - on n'ose plus dire entre Canadiens français -, peut-il raisonnablement songer à créer une quelconque complicité entre francophones et non-francophones du Québec avant le prochain référendum?