De 1981 à 1996

La population francophone a diminué trois fois plus que celle des anglophones sur l'île de Montréal

À Montréal même, les francophones résistent mieux

Jean Chartier

LeDevoir 29 mars 1999



La population sur l'île de Montréal n'a pratiquement pas bougé depuis 1981 mais, contrairement à une perception fort répandue, la baisse des francophones a dépassé celle des anglophones sur l'île. En effet, le nombre des citoyens qui parlent l'anglais à la maison a baissé de 31 225 entre les recensements de 1981 et 1996, mais le nombre de ceux qui parlent le français a chuté de 91 718 citoyens, trois fois plus. Dans le premier cas, la baisse atteint 6,6% et dans le deuxième 8,7% de la population de l'île. Une saignée sur toute l'île mais avant tout dans le West Island.

Pourtant le nombre de citoyens n'a guère fluctué que globalement sur le territoire de la CUM, de 1 760 122 à 1 749 510 citoyens, une variation de 10 612 citoyens. A tel point que le déclin de la langue française comme langue parlée à la maison étonne le démographe Marc Termote de l'INRS-Urbanisation.

«Je ne savais pas que les francophones baissaient vite dans l'île mais résistaient à Montréal», dit-il. Le nombre des citoyens qui parlent une autre langue que le français ou l'anglais à la maison a augmenté de 230 122 à 342 440 de 1981 à 1996, la période entre les deux référendums, soit de 112 318 citoyens. La catégorie des allophones est en hausse de 48,8%.

Sur l'île de Montréal, le nombre des anglophones a connu une régression de 474 420 à 443 195 sur 15 ans mais la chute des francophones est plus considérable encore, de 1 055 588 à 963 870, une perte sèche trois fois plus forte qui a changé la configuration sociale de l'île de Montréal depuis 15 ans.

Ce portrait ne manque pas d'étonner le démographe car le comportement diffère pour la ville de Montréal. Marc Termote note une baisse des anglophones plus prononcée dans la ville et l'inverse ailleurs. Il y a une régression de 180 440 à 165 657 citoyens parlant l'anglais à la maison et de 640 620 à 618 582 citoyens parlant le français.

La baisse est de l'ordre de 3,44% pour les francophones et de 8,24% pour les anglophones à Montréal. Quant au nombre d'allophones, il passe de 146 410 à 214 625, une progression de 68 215. Cela représente une poussée de 46,59%.

Une chute de 16,8% des francophones

C'est dans le reste de l'île que le modèle des allophones a évolué le plus rapidement durant ces 15 ans. Le professeur arrive à cette conclusion: «Ça veut dire que la ville de Montréal garde le même pourcentage de nouveaux arrivants, d'immigrants, mais que la croissance des allophones est maintenant la même partout sur toute l'île de Montréal.»

Dans les 28 villes de la CUM, les anglophones ont baissé de 293 980 à 277 622, une baisse de 16 353, soit 5,6%. Mais dans le même temps, la population des francophones a dégringolé de 414 968 à 345 287, une chute de 69 681, ce qui représente un recul de 16,8% du nombre des francophones.

Quant aux allophones dans les villes de la CUM hormis Montréal, ils sont passés de 83 704 à 127 815, une progression de 52,7%, plus vite qu'à Montréal. Manifestement il est difficile pour ces allophones de passer au français dans les villes de la CUM, hormis Montréal.

Le démographe Marc Termote en déduit: «Les francophones ne résistent que dans la ville de Montréal car la baisse frôle les 9% sur l'île». Il tranche: «Ce qui s'est passé hors de la ville entre 1980 et 1996 va se passer bientôt dans toute la CUM. Ajoutez dix ans, si la tendance se maintient comme disait l'autre.»

L'une des difficultés du recensement de 1996 provient de la catégorie «réponses multiples» pour les langues à la maison. Cette catégorie n'existait pas en 1981 et le recensement de 1996 lui impute 87 280 répondants.

Puisqu'il faut répartir ces répondants, le démographe fait l'hypothèse que le quart de ces répondants est en voie d'adopter le français, le quart en voie d'adopter l'anglais et la moitié parle d'autres langues à la maison. Cependant, dans la CUM, cela n'apparaît pas évident pour les allophones de parler le français.

Autrement dit, la réalité du français à la maison est probablement inférieure à cette répartition. Avec le réajustement prudent du démographe, le taux de francophones dans la CUM est néanmoins passé de 60% à 55,1% de 1981 à 1996 tandis que le taux des anglophones n'a baissé que de 26,9 à 25,3%.

La position des anglophones ne bouge pas

Etonnamment, hors de la ville de Montréal, la position des anglophones ne bouge pas sur 15 ans, de 37,1 à 37% tandis que celle des francophones est tombée de 52,4 à 46%, au point de devenir minoritaires dans les 28 villes de la CUM pour la première fois.

Le glissement des francophones a été amorcé après le référendum de 1980 et il vient d'être consacré au recensement de 1996.

L'évolution des allophones parmi les deux composantes de la CUM est fort révélatrice. Sur l'île de Montréal, en répartissant la moitié des répondants multiples au groupe allophone, ceux-ci passent de 13,1 à 19,6%.

Dans la ville de Montréal, ils progressent de 15,1 à 21,5% où ils dépassent les anglophones. Hormis Montréal, dans la CUM, ils montent de 10,5 à 17%. Autrement dit, leur progression la plus forte se fait maintenant en dehors de Montréal.

Méthodologiquement, les changements de Statistique Canada nécessitent une correction mathématique. Même en prenant la répartition la plus modérée, le professeur conclut: «On était à 60% il y a 16 ans. On est à 55% en 1996. Dans dix ans, on sera au-dessous de 50%». Il ajoute : «Cela fait partie de l'incroyable réalité de la langue à Montréal, une réalité unique au monde.»

Composition de la population
de l'île de Montréal

Ville de Montréal

1981 640 620 francophones 180 440 anglophones 146 410 allophones
1996 618 582 francophones 165 567 anglophones 214 625 allophones
- 22 038 francophones - 14 873 anglophones+ 68 215 allophones

 

CUM, moins Ville de Montréal
1981 414 968 francophones 293 980 anglophones 83 704 allophones
1996 345 287 francophones 277 627 anglophones 127 815 allophones
- 69 681 francophones - 16 353 anglophones + 44 111 allophones

Source: recensements de 1981 et de 1996