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A la suite de la visite du premier ministre Lucien Bouchard en France
Les quatre piliers de la sagesse
Le modèle franco-québécois peut servir à équilibrer les relations du Québec avec le continent américain
ANNE LEGARÉL'auteur est professeur de science politique à l'Université du Québec à Montréal et remplit actuellement à Paris les fonctions de secrétaire générale du Centre de coopération interuniversitaire franco-québécois. Elle a été déléguée du Québec en Nouvelle-Angleterre et a représenté le Québec à New York et à Washington de 1994 à 1996.
LeDevoir 7 octobre 1997
La visite en France du premier ministre du Québec Lucien Bouchard et d'une importante délégation politique et économique n'est pas passée inaperçue. Pour ceux qui l'ont vécue activement en France, cette visite a porté ses fruits. Elle a resserré les liens nécessaires entre les classes politiques et les dirigeants économiques français et québécois, elle s'est concrétisée dans des projets d'investissements nombreux et a consacré de façon claire la nature des liens économiques qui font de la France et du Québec des partenaires au sens fort. Ce déploiement était attendu depuis longtemps.
Il importe de s'arrêter, maintenant, aux interprétations possibles de ces résultats incontestables. Les liens du Québec avec la France sont en effet, par nature, riches de significations futures.
Les Québécois, spontanément, se diront que ces liens penchent du côté de nos affinités culturelles, Grâce à elles, en effet, Français et Québécois, parce qu'ils se comprennent mieux, peuvent échanger les produits de leurs industries culturelles mais encore, dans l'ordre symbolique, plus décisif que celui du marché, ils se reconnaissent, souvent sans le savoir, dans la série infinie des signes qui fabriquent une culture appartenant à des fondements communs. Français et Québécois, si différents soient-ils, sont liés par ce socle commun qui fonde leur appartenance au monde.
Dans le discours présenté à la Chambre de commerce et de l'industrie de Paris, le 30 septembre, le premier ministre Bouchard a utilisé la métaphore des quatre piliers pour rappeler que la relation France-Québec repose sur des liens individuels et personnels qui incluent les liens scientifiques, sur des liens culturels, des liens politiques et des liens économiques. Cette métaphore a d'abord l'avantage de mettre en perspective le fait que les axes de cette relation sont indissociables. Mais cette métaphore force aussi à se questionner sur la dynamique qui est à l'oeuvre pour que ces quatre piliers soutiennent à force égale l'équilibre de l'édifice franco-québécois.
Il faut le dire, le ciment qui soudent ces quatre piliers est politique. Mais ici, le mot «politique» s'impose dans son acception la plus large et la plus noble. Il signifie que des intérêts non partisans et non politiciens président à la volonté des partenaires de développer, par des projets concrets, chacun des volets de leur relation. Quels sont ces intérêts? Ce sont d'abord des intérêts à long terme, fondés sur un humanisme de civilisation et sur une vision qui valorise la diversité du monde.
Pour le Québec, ces intérêts consistent donc à démultiplier les projets qui incarneront et renforceront, en sol québécois, ces valeurs. Pour la France, ces intérêts sont ceux d'assurer, à travers le déploiement au Québec des axes scientifiques, culturels, politiques et économiques, une présence continentale de ces valeurs et de cette culture.
La visite en France du premier ministre Bouchard et de son équipe a donc servi à consolider cet enjeu de premier plan de la politique internationale du Québec. Une politique internationale est aussi une politique nationale: elle sert des intérêts intérieurs. A cet égard, la double réassurance du président et du premier ministre français selon lesquels la France accompagnerait le Québec, quelle que soit la volonté de ses citoyens, est l'expression d'un choix profond, d'un choix de valeurs et de civilisation. C'est à ce niveau que cette déclaration doit être comprise, loin de connotations partisanes ou politiciennes. L'engagement de la France à accompagner le Québec exprime une responsabilité historique qui se situe bien au delà des programmes des uns et des ferveurs des autres.
C'est ainsi que la question des liens culturels entre le Québec et la France prend un éclairage particulier car la courbe naturelle qui sous-tend l'augmentation des liens économiques entre la France et le Québec ne peut que faire de celui-ci un interlocuteur plus fort vis-à-vis de ses principaux alliés et voisins, le Canada, les Etats-Unis et le Mexique. La force de cette relation bilatérale est donc d'agir pour les deux partenaires sur l'axe d'autres relations, soit continentales (américaines) et régionales (européennes).
On ne peut survivre sans vision du monde, i.e. sans construire un rêve, sans imaginer un avenir. C'est cet horizon de sens, indispensable à une vision de soi, que fournit au Québec, de surcroît, l'axe franco-européen de sa politique internationale. Nos voisins américains ont bien compris l'intérêt qu'a le Québec à développer cette relations avec la France, eux pour qui le Québec francophone représente, au nord, l'«autre» le plus proche, c'est-à-dire à la fois le même et l'étranger. Cette caractéristique culturelle dont nos voisins ont bien saisi la dynamique et la puissance constitue donc à cet égard un atout politique.
La cohérence de la relation qu'entretient le Québec avec la France amène aussi à questionner le modèle qui prévaut dans celle qui nous lie aux Etats-Unis. Ce modèle pourrait conduire à se demander de quelle manière les Etats-Unis et le Québec pourraient circonscrire ensemble des intérêts politiques supérieurs qui leur permettent de conjuguer leurs intérêts économiques à une série de valeurs que partagent aussi ces deux voisins. Une même conception de la démocratie, libérale, égalitariste, libre-échangiste, permet de dire que la table est mise.
Or force est de constater que, dans ce cas, les valeurs premières qui sont mises au poste de commande révèlent d'autres contraintes. Le commerce international est désormais la substance et le véhicule premier de toute politique internationale. Cette tendance s'applique de façon exemplaire dans le cas des relations avec les Etats-Unis. Une telle assertion déguise pourtant un enjeu incontournable: le politique n'est pas réductible à l'économique. Alors, comment comprendre les aspects politiques des relations du Québec avec les Etats-Unis, dans la mesure où la politique internationale du Québec vis-à-vis des Etats-Unis est tout d'abord une politique continentale de commerce international? Cette question, centrale pour l'avenir politique du Québec, ne peut-être réduite à une simple transposition des intérêts économiques en intérêts politiques ou, pire, à une évacuation de ces derniers sous prétexte qu'ils ne peuvent être autrement que moulés aux précédents. Les mêmes causes ne produisent pas toujours les mêmes effets et l'importance des liens économiques ne saurait en tout état de cause induire les mêmes politiques. Tout l'art du politique se tient là, dans cette intelligence du possible, i.e. dans cette tension vers la préservation d'une autonomie politique aussi consistante que possible, compte tenu des données impératives de l'environnement international et au delà des différends que cette autonomie peut susciter. Les termes d'une politique sont d'abord façonnés à l'échelle d'une communauté.
Il faut donc se demander de quelle manière, dans quel cadre juridico-politique, par quelles politiques, quelles stratégies, quelles positions, quels choix tactiques le Québec entend, dans un même mouvement, défendre ses intérêts commerciaux et économiques et agir, vis-à-vis des Etats-Unis, à titre de mandataire politique de la communauté qu'il représente. Le choix du cadre institutionnel et constitutionnel dans lequel se poseront ces questions constitue donc un enjeu de sa politique internationale. Ou bien le politique n'est qu'un reflet des intérêts économiques et, à ce prix, son importance se réduit à un cadre juridique qui cherche à diluer les spécificités. Ou bien le politique traduit des intérêts propres et alors le cadre juridique doit servir de levier aux alliances recherchées. On peut donc mesurer combien il serait de l'intérêt des deux partenaires, américain aussi bien que québécois, que le Québec soit mieux connu et mieux apprécié aux États- Unis par ses arts, sa culture, ses institutions, ses domaines d'excellence scientifique, son extraordinaire performance dans les industries le pointe comme l'aéronautique, les technologies, etc. A ce titre, tous les moyens possibles (privés comme publics) devraient être mis à contribution pour élargir cette connaissance mutuelle et consolider un voisinage qui ne peut pas être qu'économique. Dans le monde d'aujourd'hui, les dynamiques culturelles font les véritables enjeux politiques. Rien n'est aussi vrai qu'entre Américains et Québécois. Beaucoup reste à faire pour convaincre les assises de notre différence.
La métaphore des quatre piliers est donc forte. Elle amène à se demander comment le Québec en viendra à gérer son équilibre entre la France et les États-Unis, interpellé d'un côté par les règles d'une culture continentale à dominante économique et, d'un autre, par l'attraction que lui fournit l'Europe dans laquelle la France représente un levier d'importance qualitative. Un atout du Québec est de se tenir au carrefour de ces deux pôles. Pour que cette force potentielle devienne vraie, il faudra que sa signification soit partagée par le plus grand nombre.

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